De Cherbourg à Grimesnil, au cœur de la poche de Roncey

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La Libération reste gravée dans la mémoire des Normands. Certains se retrouvèrent malgré eux en plein milieu des combats, la mort frappant aveuglément soldats et civils, adultes et enfants. Ce fut le sort de Georges Vastel, âgé de neuf ans en 1944, ainsi que de sa famille, qui vécurent les combats des forces allemandes tentant d’échapper à l’encerclement dans la poche de Roncey, fin juillet 1944. Tous les droits de l’auteur des textes sont réservés. Toute reproduction ou utilisation des oeuvres, autre que privée ou à fin de consultation individuelle sont interdites, sauf autorisation.

Je rejoignis mes grands-parents maternels, qui étaient déjà réfugiés à Canisy
Après l’invasion de la zone libre par les Allemands et le sabordage de la flotte (1) – mon père travaillait à l’arsenal de Toulon -, nous remontâmes sur Cherbourg, je ne sais pas exactement quand. Le port était soumis à d’importants bombardements. Lors d’une course en ville, alors que mon frère et moi accompagnions ma mère, l’alerte sonna et nous courûmes nous réfugier dans l’entrée d’une maison. De ce fait, les autorités décrétèrent que les enfants au-dessus d’un certain âge devaient être évacués. J’avais sept ans, mon frère, trop jeune, resta à Cherbourg avec mes parents.
Je rejoignis mes grands-parents maternels, qui étaient déjà réfugiés à Canisy, à sept kilomètres de Saint-Lô à vol d’oiseau, dans un lieu-dit dénommé La Vannerie. Mon oncle Édouard, frère de ma mère, était gendarme en poste à Canisy et vivait aussi avec sa femme Marie et mes cousins Gérard, Jeannine et Jean. Mes grands-parents vivaient dans un appartement inclus dans un grand corps de ferme, entouré de bâtiments d’exploitation tous inutilisés, dont un pressoir. Au rez-de-chaussée, se trouvait une salle commune avec une grande table et un fourneau. À l’étage, il y avait deux chambres, celle de mes grands-parents et la mienne. Dans cette chambre, la nuit, en entendant les avions alliés vrombir dans le ciel, je pensais à ma famille restée à Cherbourg et j’étais angoissé à l’idée qu’ils périssent sous les bombes. J’allais à l’école du village, soit en empruntant la route, soit en passant à travers champs. Plusieurs classes étaient groupées dans une grande salle d’école, sous la férule d’un même maître. Il y avait pénurie d’encre, nous remplissions nos cahiers avec de l’encre rouge provenant de la réserve personnelle de l’instituteur.
Dans ce hameau de La Vannerie, il y avait une ferme tenue par une famille Osmond, dont une fille, prénommée Aline, me semblait très belle. Monsieur et Madame Osmond m’emmenèrent un jour au marché dans leur voiture à cheval, munie d’une capote, et j’en fus très fier ; j’entends encore les sabots du cheval claquer sur le bitume. Je me souviens des moissons et des foins ; tout était coupé à la faux, puis rassemblé en bottes par des botteleurs-lieurs, une spécialité professionnelle qui demandait habileté et rapidité. On cassait la croûte dans le champ en buvant du cidre contenu dans des topettes de terre. Le soir, c’était le retour vers la ferme, avec nous, les enfants, juchés sur les bottes qui remplissaient les charrettes. Faute de carburant pour faire fonctionner une batteuse, j’ai vu battre les épis au fléau sur une bâche disposée à même le sol de la cour. Après avoir trait les vaches dans les champs, les femmes rapportaient le lait à la ferme dans deux seaux suspendus à un joug en bois, appuyé sur leurs épaules.

Le mardi 6 juin, nous avons vu le déchainement de l’aviation alliée dans le ciel
Les avions alliés dans le ciel étaient de plus en plus nombreux. Pour tromper les radars allemands, ils jetaient de fines bandelettes d’aluminium que nous, les enfants, nous empressions de recueillir dans les champs où elles étaient tombées, pour en faire quoi ? Mystère. Le débarquement approchait. Entretemps ma mère et mon frère nous avaient rejoints. Mon père était venu nous rendre visite le week-end précédant le 6 juin, il ne put rejoindre Cherbourg pour y reprendre son travail, la voie ferrée ayant été bombardée. La recrudescence des bombardements alentour laissait présager l’imminence d’un événement d’ampleur ; les hommes du hameau creusèrent dans un champ voisin un abri, une profonde tranchée avec une banquette où s’assirent les adultes. Je me souviens avoir dormi aux pieds de ma mère, allongé sur de la paille. Bien qu’ayant participé activement à la construction de l’abri, mon père passa sa nuit à l’air libre, sous un pommier.
Le mardi 6 juin, nous avons vu le déchainement de l’aviation alliée dans le ciel : chasseurs, chasseurs-bombardiers en escadrons serrés, forteresses volantes au-dessus de Saint-Lô dans les lueurs d’incendie. J’ai le souvenir distinct d’une forteresse volante en flammes tombant à l’horizon. Ce qui me frappa, c’est la lenteur avec laquelle elle descendit, plutôt comme une plume que comme une pierre.
Mon père avait encore sa grosse TSF sur laquelle il écoutait la BBC : « Ici Londres, les Français parlent aux Français ». Il avait affiché, sur le mur de la salle commune, une carte de l’Europe sur laquelle il marquait les fronts. La nouvelle du Débarquement fut donc immédiatement connue. Très rapidement, les Allemands ordonnèrent la confiscation de tous les postes de radio et mon père dut, la mort dans l’âme, déposer le sien à la Mairie. Il ne le revit jamais.
À partir de ce moment, la ferme où nous étions fut le lieu d’un bivouac pour les détachements allemands qui montaient au front ; nous étions à une cinquantaine de kilomètres d’Omaha Beach. Les bâtiments d’exploitation vides leur servaient d’hébergement et d’écuries ; l’armée allemande utilisait encore beaucoup de chevaux de trait. Un jour, un détachement arriva avec une ou plusieurs taies d’oreiller remplies de côtelettes crues. Son chef donna l’ordre à ma mère de les faire frire, la bande s’installa autour de notre table pour les déguster. Je revois ma mère, la poêle à la main, jetant des regards noirs vers la table où les soldats faisaient sauter mon petit frère – à la blondeur germanique -sur leurs genoux.

Gare de Canisy dans les années 40

Gare de Canisy dans les années 40

Une autre fois, deux soldats arrivèrent, un homme mûr et un jeune. Ce dernier, peut-être sous l’emprise de la peur d’aller vers les combats, était comme fou. Il inspecta nos pauvres biens, s’empara des pantoufles de mon grand-père et d’un morceau de savon. Ma grand-mère, qui cuisait un gigot au four, de crainte qu’il s’en empare, l’en extrait et s’enfuit avec son plat. Dans son excitation, il se mit en tête de rassembler tous les hommes du hameau. Son compagnon qui réussit enfin à le calmer était un Autrichien qui parlait français. Dans l’embrasure de la porte d’entrée, il échangea avec mon père, lui montra des photos de sa famille ; il avait les larmes aux yeux.
Il y avait, parmi les troupes allemandes, des soldats recrutés en Russie d’Asie. On les appelait Mongols. Ils étaient très portés sur l’alcool. Un jour, ma tante Marie fut surprise d’en trouver un chez elle qui sifflait une bouteille d’eau de Cologne. Un soir, étant envoyé à la pompe située dans la cour pour y puiser de l’eau, je vis arriver un de ces Mongols y amenant un cheval pour l’abreuver. C’était un cheval géant et son maître arborait une physionomie si farouche, ornée de moustaches tombantes, que je me mis à hurler.
Pendant que les allemands montaient au front, les civils s’en éloignaient. C’est ainsi que je vis passer un cortège effrayant : des pensionnaires féminines de l’hôpital psychiatrique de Saint-Lô, escortées par les sœurs du Bon-Sauveur, traversaient Canisy fin juin ou début juillet ; des femmes en chemise de nuit, certaines portant des camisoles de force, la plupart âgées, aux cheveux gris ou blancs, longs et pendants. Depuis ce jour, je ne puis voir sans frissonner une vieille femme aux cheveux blancs et trop longs.

La porte donnant sur la cour s’ouvrit brusquement et nous vîmes un GI, fusil à la main et casque couvert de feuillage
Lentement le front se rapprochait de Canisy, la canonnade se faisait plus intense. Mes parents décidèrent de s’en éloigner en rejoignant mes grands-parents paternels, qui étaient réfugiés à Grimesnil, situé à vingt-deux kilomètres de Canisy. Nous prîmes donc la route (début juillet ?), mon petit frère Maurice sur sa poussette, mes parents et moi à pied, sous un ciel sans cesse parcouru par les avions alliés. J’avais alors neuf ans. Le risque était que passe un convoi allemand, ou même un seul véhicule, que les chasseurs n’auraient pas hésité à mitrailler. Cela n’arriva pas et nous nous installâmes dans un bâtiment de la ferme tenue par Monsieur Jamtel, à l’angle de la D302 et de la D49, au lieu-dit La forge Criquet. Il ne restait plus qu’une chambre libre, que mon père aménagea pour nous coucher tous les quatre. Je dormais dans un hamac improvisé qu’il avait suspendu au plafond, au-dessus du pied du lit conjugal.
C’est à Grimesnil que le Front nous rattrapa. Pour en finir avec le quasi-piétinement, les Alliés décidèrent de frapper fort : ce fut le grand bombardement, autrement dit l’opération Cobra. À environ vingt kilomètres du lieu où nous étions, le long de la route Périers-Saint-Lô, le matin du 25 juillet, 4700 tonnes de bombes furent lancées par près de 2500 bombardiers et chasseurs-bombardiers, le tout sur un rectangle de trois kilomètres carrés. Je dois avouer n’avoir aucun souvenir de cet événement qui dut pourtant s’entendre à Grimesnil. Ce fut le début de la percée de Normandie, la Breakthrough. Six jours après, les Américains arrivèrent à Grimesnil. Le matin du 30 ou du 31 juillet, regardant la route par la fenêtre de la chambre à l’étage, j’aperçus un soldat allemand à plat ventre dans le fossé d’en face, une mitrailleuse ou un fusil-mitrailleur devant lui. Je descendis le dire à mes parents, mais ils devaient déjà avoir compris, au bruit, que la bataille se rapprochait. Les hommes garnirent les embrasures des fenêtres et des portes qui donnaient sur la route avec des ballots de linge, maigre protection ! Toute la famille, mes grands-parents, mes parents, mon frère et moi, se tapit sous l’escalier menant à l’étage. Très rapidement, le fracas des armes devint assourdissant et effrayant. Saisi de terreur, je pleurais bruyamment, tandis que mon frère chantonnait : « Ne m’oublie pas quand tu seras bien loin de moi …. ». (2) Je ne saurais dire combien de temps cela a duré avant qu’apparaisse le premier Américain. La porte donnant sur la cour s’ouvrit brusquement et nous vîmes un GI, fusil à la main et casque couvert de feuillage, qui après n’avoir trouvé que des civils, leur fit signe de la main de rester tranquille là où ils étaient. Quand les tirs cessèrent, nous pûmes aller au bord de la route voir passer nos libérateurs et applaudir chars et fantassins. (3)

31 juillet 1944 - D49 La Coucourie, blindés allemands détruits (Source : National Archives USA)

31 juillet 1944 – D49 La Coucourie, des soldats américains examinent des blindés allemands détruits (Source : National Archives USA)

Ces derniers avaient sur l’embout du canon de leur fusil quelque chose de blanc qui m’intriguait. J’en demandais la raison à mes parents qui me parurent très gênés et ne surent quoi répondre. Je sus plus tard qu’il s’agissait de préservatifs, placés là pour protéger de la poussière l’âme de leur fusil. Avoir un fusil en parfait état de propreté était de première importance pour un soldat.
Ma mère avait fait une lessive avant le début de la bataille et m’avait demandé de l’aider à l’étendre. Le fil était sur le côté de la cour, devant un grand empilement de fagots. À deux pas, plusieurs GI étaient morts, allongés côte à côte. Le plus surprenant était qu’ils avaient des cigarettes enfoncées dans les narines et les oreilles ; jamais personne ne put m’en dire la raison. Mon hypothèse fut la suivante : on était en plein été, les insectes volants ou rampants proliféraient, et l’idée qu’ils puissent pénétrer à l’intérieur des corps devait être insupportable à leurs camarades.
Nous pensions être définitivement libérés. Les allemands, battus sur la route, s’étaient repliés dans la campagne alentour et se livraient à des opérations de guérilla, aidés par la configuration du bocage : des champs séparés entre eux par des chemins et d’énormes haies de plusieurs mètres d’épaisseur à la base, qui formaient de puissants retranchements.
La situation dans la ferme Jamtel devait devenir dangereuse, car nous émigrâmes dans une autre ferme à l’écart de la route, tenue par une femme dont le mari était prisonnier. Nous fumes rejoints par mes grands-parents maternels ainsi que par mon oncle Pierre et sa famille, qui étaient aussi réfugiés à Grimesnil. (4) J’ignore combien de temps nous y séjournâmes. Les américains nettoyaient le bocage autour de nous. Un soir, mon père observait les alentours par une fenêtre du premier étage, un GI aux aguets dans un arbre le repéra et lui décocha une balle ; celle-ci passa à quelques centimètres de sa tête, arrachant un éclat de bois à l’encadrement de la fenêtre.
Un matin, une escouade de jeunes GI fit halte dans la cour de la ferme pour s’y restaurer. Ils mirent une grosse boîte de conserve sur un petit réchaud. Adultes et enfants, nous étions assis autour d’eux. Ce fut notre premier contact réel. Ils nous donnèrent des biscuits et des cigarettes. Ma grand-mère paternelle n’osa pas refuser et ce fut la seule fois où je la vis une cigarette allumée à la main. L’un d’entre eux nous fit un tour de magie : il enfonça une cigarette dans une oreille et la ressortit par l’autre ; tour que je sais maintenant très simple à exécuter, mais qui alors nous émerveilla. À part ce que pouvait fournir la ferme, la nourriture était rare. Pas de pain, qu’on remplaçait par des radis. Les hommes qui s’y connaissaient un peu allaient découper des biftecks sur les vaches tuées par la fusillade. Un soir, à la nuit tombée, on frappa à la porte ; c’était un groupe d’Allemands qui erraient depuis plusieurs jours dans les champs en se nourrissant de pommes, et qui demandèrent à manger. C’était des hommes mûrs, manifestement à bout de force. Mon père échangea avec celui qui semblait être leur chef, et l’encouragea à se rendre, en lui disant qu’il n’y avait plus rien à espérer. Je ne sais pas comment mon père appris par la suite qu’ils avaient suivi son conseil.
Était-ce le même soir, je ne sais, après le départ de ces Allemands, les Américains, soupçonnant que la ferme abritait des Allemands, se mirent à tirer vers elle. Je vois encore mon père et mes oncles attacher un linge blanc au bout d’un manche à balai et le passer à travers l’imposte de la porte d’entrée, en brisant la vitre, pour mettre fin à l’assaut. Cela marqua la fin des combats. Après, dans la maison qu’occupaient les Allemands dans le village, eut lieu le «pillage» par la population de ce qu’ils avaient abandonné : des bouteilles de cognac et des boîtes de sardines portant la marque de la Wehrmacht, des sacs à dos, des musettes… Puis ce fut le retour vers Cherbourg, transportés dans des GMC (camions bâchés à ridelles) de l’armée américaine, avec des étapes nocturnes dans des salles communales, où on «dormait sur la dure».

(1) Les troupes allemandes et italiennes envahissent la zone libre le 11 novembre 1942, la flotte française est sabordée le 27 novembre dans le port de Toulon
(2) Chanson datée de 1935, interprétée par Marcelle Bordas
(3) 2nd US Armored Division Hell on wheels
(4) Pendant les combats, mes grands-parents maternels s’étaient abrités dans une grange aux murs en torchis ; un obus traversa un mur sans exploser, faisant un grand trou. Mon grand-père voulut en sortir pour surveiller un ragoût de lapin qu’il avait mis à mijoter, mais un GI le saisit par le col pour le ramener à l’abri.