Episode
26 : Retour au pays
(suite)
De là on nous transféra le 3 décembre à
l’Hôpital général de Paris. Alors que
j’étais sorti de ma chambre, je vis le « chef
» ; il marchait comme hébété, c’était
un indien de ma compagnie, d’un mètre quatre vingt
de haut, il partait souvent en patrouille tout seul dans les lignes
ennemies pour observer leurs mouvements. Parfois, il disparaissait
pendant deux jours, il était individualiste, un peu bourru,
mais courageux. On l’appelait « chef », il était
originaire d’un village inconnu du Wisconsin. Je lui demandais
ce qui était arrivé, il me dit qu’il était
le seul survivant de son escouade. Il me raconta qu’ils
étaient tombés dans un piège mortel dans
la forêt de Hurtgen. Je lui répondis que j’étais
dans la première section, et que j’étais l’un
des deux seuls survivants. Je ne l’ai plus jamais revu.
En quittant Paris, j’ai fais le voyage en train le plus
rapide de toute ma vie. Un train fuselé filant à
180 kilomètres à l’heure nous emmena confortablement
au port. On embarqua pour l’Angleterre sur un bateau indien
avec des infirmières indiennes. Dans l’hôpital
anglais on étaient installés dans une immense salle
avec soixante lits blancs aux couvertures blanches. On n’osait
pas entrer, l’infirmière en chef dit : « vous
l’avez mérité, profitez-en ! ». Noël
était proche, de nombreux lits étaient occupés
par des soldats avec des engelures, ils avaient combattu pendant
la Bataille des Ardennes. Le docteur allait d’un patient
à l’autre en tenant un morceau de bois avec une aiguille,
et demandait : « est-ce que vous sentez quelque chose? ».
Les amputations des pieds furent nombreuses. Rien ne nous rappelait
que c’était Noël, je demandais à l’infirmière
si elle avait quelque chose pour décorer la salle. Elle
réussit à obtenir du papier crépon vert et
rouge, et de la ficelle. Je dis à quelques uns de découper
des bandes de papier de trois inch carré, pendant que les
autres les attachaient avec de la ficelle tous les six inch. En
une journée on avait des décorations de guirlandes
rouges et vertes, qui pendaient du plafond et des murs, c’était
assez réussi. Les docteurs et les infirmières des
autres salles vinrent admirer notre travail. Les convalescents
de l’armée de l’air voulaient acheter tout
ce qui venait d’Allemagne. Je vendis une montre de gousset
pour cent dollars, j’aurais voulu avoir les lügers
et les médailles que j’avais abandonné. Un
jour, on nous dit d’échanger toutes nos devises françaises,
et certaines devises allemandes, pour des dollars américains.
Je repensais à mon paquet de billets français.
A suivre dans le journal de septembre : Le retour au pays
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