J’ai survécu au bombardement de Saint-Hilaire !

Saint-Hilaire témoignageEn juin 1940, lorsque les premiers soldats allemands entrent dans la ville, Monsieur P est âgé de quatorze ans. Passé la frayeur de la première confrontation avec l’occupant, la vie quotidienne reprend ses droits. Les Allemands « corrects », puis le Jour J et les bombardements, auxquels le jeune Pierre échappe avec son père, à quelques minutes près…

En mai juin 1940, j’avais quatorze ans Quand j’ai vu cet Allemand qui était en train de manger un sandwich, j’ai vraiment été impressionné. En mai juin 1940 j’avais quatorze ans, j’étais employé à l’hôtel de la Poste à Saint-Hilaire-du-Harcouët, j’ai vu l’Armée allemande arriver. Ils ont réquisitionné une partie de l’hôtel pour installer les officiers de l’état-major. J’avais un peu peur, on nous avait dit tellement de choses sur l’Armée allemande. Les « anciens » qui avaient fait la guerre de 14, et d’autres, nous avaient dit ça, et pour finir il n’y a rien eu d’extraordinaire. Mais j’en avais peur. Un jour Madame G., la patronne, m’a dit d’aller dans la grande salle chercher des verres et des assiettes, et quand j’ai vu cet Allemand en train de manger un sandwich, j’ai vraiment été impressionné. Je me suis réfugié dans le grenier. Après un moment, Madame G. m’a ramené et m’a dit : « Petit Pierre n’ait pas peur ! », et tout s’est bien passé, je suis revenu dans les cuisines. Nous avons eu la période du couvre-feu et comme l’hôtel de la Poste était réquisitionné pour les officiers allemands je ne pouvais plus y coucher, je rentrais dormir chez mes parents. Un soir, il était plus de dix heures, j’avais peur de me faire coincer par la patrouille allemande, et au lieu de passer par la grande porte de l’hôtel, j’ai sauté une porte qui donnait sur la rue, je suis tombé en plein sur la patrouille qui m’a ramené à l’hôtel. Un sous-officier a dit : « C’est le petit Pierre qui est employé à l’hôtel de la Poste, il faut le laisser tranquille ! » et j’ai pu repartir coucher chez mes parents. À l’hôtel, il y avait quelques réfugiés, des gens qui venaient du Havre, quelques Belges… J’habitais chez mes parents, rue d’Egypte, ça n’était pas loin de l’hôtel de la Poste. J’y ai travaillé jusqu ‘en 1941, après je suis parti chez mon père comme apprenti, puisqu’il était artisan à Saint-Hilaire-du-Harcouët. Je suis resté avec lui jusqu’au Débarquement en 1944. J’ai perdu deux frères, ma petite sœur est née en 1941.

A Saint-Hilaire les Allemands ont été « corrects » Pendant l’Occupation, à Paris, ça se disait : « allez à Saint-Hilaire, vous mangerez bien, vous trouverez de tout ! » Ça se passait pas trop mal, si on peut dire. On en avait [ des Allemands ] qui n’étaient pas vraiment désagréables, au contraire. J’étais un peu à leur service, au début je cirais les bottes de certains officiers, mais ils avaient des ordonnances et ça a cessé. Il n’y avait pas tellement de contraintes, si je prends la période allemande, on avait des cartes d’alimentation, mais comme mon père travaillait pour la campagne, on n’était pas malheureux. Les gens faisaient leur pain, du pain blanc. On ne manquait de rien. Mon père fabriquait des chaudrons, tous les artisans avaient des « matières », ils touchaient de l’étain qui n’était pas à 100%. Mon père demandait aux cultivateurs leurs pots d’étain, il refondait le tout pour faire des étamages. Il redressait de la tôle ondulée pour fabriquer des lessiveuses et réparer des chaudrons. On a été réquisitionnés en 41-42 par les Allemands pour creuser une tranchée sur la rue de Paris pour empêcher les chars américains de passer. On a creusé de chaque coté, il ne restait plus que la route à couper, mais ils n’ont pas eu le temps. Les Allemands se conduisaient bien. Une fois un soldat un peu saoul a calotté l’employé du café et cassé la vitrine, il a été puni par les Allemands. Un autre qui avait bousculé une femme dans la rue a été sanctionné. La plupart avaient la trentaine, ils auraient préféré être chez eux, dans leur famille, mais ils étaient obligés, comme les Français en 1940. On avait des réfugiés du Nord, des Belges, et des gens de Cherbourg arrivés au moment de l’avance allemande en 1940. La plupart étaient repartis après, certains de Cherbourg qui avaient de la famille à Saint-Hilaire sont restés. On nous a imposé d’héberger un réfugié. Après le Débarquement, il y a eu des passages de troupes SS qui ont fait quelques « bêtises », mais ça n’a pas été comme dans certains endroits, où il y a eu de la répression et des exécutions. Malgré ce qu’on nous avait dit, à Saint-Hilaire les Allemands ont été « corrects ». Pendant l’Occupation, à Paris on disait : « allez à Saint-Hilaire, vous mangerez bien, vous trouverez de tout ! ». Des Parisiens descendaient. Mais il y avait des contrôles, une noire qui venait de Paris avait camouflé un jambon, au moment de prendre le train elle est tombée sur le contrôle économique. À la gare, il y avait des gendarmes français, des gendarmes allemands et des agents du contrôle économique. Ils fouillaient, et s’ils trouvaient quelque chose, ils raflaient tout, les Allemands en prenaient une partie et envoyaient le reste à l’hôpital.

On entendait un bruit sourd, mon père m’a dit : « il y a quelque chose d’anormal » Au mois de juin on a compris que ça se préparait En 1944 j’avais 18 ans ; on ne parlait pas tellement du Débarquement. On ne pensait pas qu’il se produirait en juin, ce n’était pas un sujet de discussion. On allait bien chez des gens qui avaient des postes à galène, et la BBC diffusait des messages codés pour les résistants ; mais la région de Saint-Hilaire n’était pas vraiment concernée. Avant le 6 juin, les Allemands n’ont pas été particulièrement agités, peut-être plus haut sur la côte normande, encore que… Ils pensaient que les Alliés débarque-raient plus haut vers le nord. Nous n’avions plus de poste radio, il avait fallu les emmener à la mairie, comme les armes, sur ordre de l’Armée allemande. Mon père avait un fusil de chasse et une carabine, il les avait planqués et il n’était pas le seul ; il attendait comme tout le monde que le Débarquement se produise. Au mois de juin on a compris que ça se préparait. Ils ont lancé des tracts annonçant qu’ils allaient bombarder la région de Saint-Hilaire, des lieux comme la gare à Parilly, les ponts sur la Sélune, l’Airon, les quatre ponts qui se trouvaient dans le coin. Le 6 juin, ils sont venus mitrailler les machines à la gare de Parilly, puis ils ont lancé des petites bombes sur le pont de la Pavée qui se trouvait sur l’axe Saint-Hilaire Avranches, un axe routier bien placé. Dans la nuit du 5 au 6 juin 1944, on était assez loin, mais on entendait un bruit sourd, mon père m’a dit : « il y a quelque chose d’anormal ». Le 6 juin, il y a eu tous ces avions qui passaient, et qui bombardaient les ponts. À Milly, il y avait un état-major descendu de Saint-Lô. Une kommandantur était installée à Saint-Hilaire ; c’était l’axe routier Caen-Rennes et Paris-Bretagne. Quand je suis revenu deux ou trois jours après les bombardements, je n’ai pas vu beaucoup d’Allemands à Saint-Hilaire, ils étaient presque tous partis. Il y avait de la Résistance vers Saint-Jean du Corail sur la route de Barenton À Saint-Hilaire, il y a eu un noyau de résistance à partir de 1943. Monsieur B. était le chef, il était peut-être au courant du Débarquement, avec le docteur C. J’ai su qu’il y avait de la Résistance après la Libération. Les plus grands coups se sont passés au moment du Débarquement. Au château de Madame de Saintré, ils ont abattu de grands arbres pour boucher la route. Un convoi allemand s’est trouvé bloqué, les avions alliés ont tout mitraillé, il y avait des munitions et ça a sauté pendant deux jours. Une autre fois, la Résistance avait mission de tuer un collabo, un nommé G., mais il avait un chien berger allemand, ils ont tué le chien mais pas le bonhomme ; avec sa famille, ils sont partis en Allemagne et on ne les a jamais revus. Il y avait de la Résistance vers Saint-Jean-du-Corail sur la route de Barenton, des gens ont été fusillés. Il y a eu des parachutages d’armes par les Alliés vers Fougerolles-du-plessis, dans la Mayenne, avec le capitaine B. de Saint-Hilaire. Dans ma rue, il y en a un qui s‘est engagé dans la LVF. Le 6 juin presque tout le monde était parti en campagne, quelques-uns étaient restés… Au moment du Débarquement, le maire, Monsieur L, n‘avait plus beaucoup le pouvoir de dire quelque chose à la population. C’était un collaborateur, il soutenait le gouvernement de Vichy et le général Pétain. Il avait remplacé l’ancien maire qui était là au moment de l’arrivée des Allemands, mais qui était contre eux. Personne de la municipalité de Saint-Hilaire ne nous a demandé d’évacuer. Ce sont les tracts qui ont fait partir les gens. Nous l’avions décidé car on entendait les bombardements et les grondements. On savait que des villes avaient été bombardées comme Saint-Lô, Caen… Il y avait 3 600 habitants à ce moment à Saint-Hilaire. Le 6 juin presque tout le monde est parti en campagne, quelques-uns sont restés comme Clément C. qui s’occupait de la Croix-Rouge. Les Allemands nous ont laissés faire mais ils avaient probablement eu les tracts comme nous. Quand on a vu qu’ils bombardaient les ponts le long de la Selune et la gare de Saint-Hilaire avec toutes les machines, les locomotives, le 6 juin on est parti en petits groupes, à pied, avec presque rien – un baluchon – à quatre kilomètres un peu à l’extérieur du bourg de Lapenty. On a emmené Madame L., une grande malade, dans une brouette. On s‘est réfugié dans une grange chez Monsieur F., on était environ quatre-vingt, on dormait sur la paille. Il y avait une grande solidarité, les paysans nous ravitaillaient, ils faisaient le pain tous les deux jours ; comme il y avait beaucoup de lait, il le mettait dans le pain au lieu de mettre de l’eau. Ils tuaient des veaux, comme ils ne pouvaient pas vendre ils avaient de la marchandise.

Quand la deuxième vague est arrivée, et Saint-Hilaire a « cramé » ! Dans la nuit du 6 au 7 juin, on a entendu le bombardement sur Fougères à vingt-huit kilomètres, on est sortis, il faisait tout rouge, c’était le feu. On est resté trois ou quatre jours chez Monsieur F. puis on s’est installé dans une petite maison, à la campagne il y avait beaucoup de petites maisons qui servaient de boulangerie… Chaque famille en reprenait une pour être un peu plus libre. On avait fait une tranchée, quand ça bombardait sur Mortain ou ailleurs on descendait dans la tranchée. C’était en pleine fenaison, moi et mon copain Raymond R. on a été faire les foins, comme dans la ferme de Madame Adolphe, et puis on était nourris. On allait faner, quand on avait un moment de libre on revenait à Saint-Hilaire. On a eu le temps de faire environ huit cents mètres, et d’arriver le long des sapins du cimetière quand la deuxième vague est arrivée, et Saint-Hilaire a « cramé » ! Avant le 6 juin, il n’y a pas eu de bombardement important à Saint-Hilaire, mais ils sont venus mitrailler tout ce qui était en gare, avec des petits bombardements sur les ponts, le pont de la Pavée et le pont de la République. Le 7 juin, les Allemands ont interdit le marché de Saint-Hilaire. Comme il ne se passait rien, le mercredi 14 juin le marché a eu lieu, on a dû être été informé par les Allemands ou la municipalité. Les gens sont partis en campagne, mais les commerçants sont revenus. Ils ont fait mettre du papier collant sur les vitres, ils savaient qu’il pouvait se passer quelque chose. Le 14 juin avec mon père, on est parti sur Martigné ou il avait à faire avec un client, puis on est rentré à Saint-Hilaire et c’est là que le premier bombardement nous a surpris. Il n’y a pas eu de tracts annonçant ce bombardement, on a rien reçu. Ils ont bombardé plusieurs fois pour détruire le pont sur la Sélune, mais ils n’ont jamais pu avoir le pont routier de la République qui était encaissé, c’était l’axe Avranches Saint-Hilaire Paris, les Allemands l’empruntaient. Le pont de Mortain c’était l’axe Caen Rennes, il y avait aussi le pont sur l’Eron, le pont Saint-Yves et le pont rouge, il y avait cinq ponts à Saint-Hilaire. Le 14 juin, les gens sont revenus à Saint-Hilaire pour le marché. Ça n’était pas le gros marché, mais il y avait bien 600 ou 700 personnes à ce moment-là. Ils sont repartis dans l’après-midi, certains sont restés. Avec mon père, nous étions rue d’Egypte, on était resté pour son travail car il avait besoin d’organiser certaines choses. Ma sœur m’avait dit de lui ramener son chat, je l’avais mis dans un panier dont j’avais croisé les anses, mais il s’est échappé et je ne l’ai jamais retrouvé. Je ne sais pas si les Allemands étaient encore là, on ne les a pas vus, après les bombardements ils ont dû partir. Il devait y en avoir quelques-uns et certains ont du être tués puisqu’il y a eu des tombes allemandes au cimetière pendant un moment. Au moment de la première vague de bombardements, nous étions rue d’Egypte avec mon père, il devait être 18h30. Quand ça s’est calmé, mon père, qui était dans la maison, est sorti et m’a appelé, par la surprise, je m’étais réfugié chez un voisin de l’autre coté de la rue. Mon père m’a dit : « Pierre, allez ! on prend nos vélos et on s’en va ! ». Il avait un ou deux chaudrons sur son guidon. On a traversé la place des halles, on a eu le temps de faire environ huit cents mètres et d’arriver le long des sapins du cimetière quand la deuxième vague est arrivée, et Saint-Hilaire a « cramé » ! On a vu les bombes tomber des avions, ça a fait un souffle ! Je ne savais pas si c’étaient des forteresses mais c’étaient des bombes incendiaires, si on avait tardé de trois ou quatre minutes on aurait été dedans, « je ne serais plus là en train de vous parler ! ». Il y a eu une vingtaine de morts dans notre rue. Une famille de Cherbourg – les parents et les quatre enfants – on ne les a jamais retrouvés, ils ont été enfouis sous les bombes. Le curé avec sa famille étaient réfugiés dans une tranchée près du presbytère, dix-sept ou dix-huit personnes ont été tuées dedans par la déflagration d’une bombe, on a mis les corps dans le presbytère et une deuxième bombe est tombée dessus. Ils ont érigé une stèle avec les noms des morts. Si les avions américains étaient venu le matin du 14 juin, au moment du marché, il y aurait eu beaucoup plus de morts. En dehors de Saint-Hilaire, il y avait de la Flak allemande sur les hauteurs, vers les Loges ou Saint-Martin-de-landelles, qui tirait sur les avions alliés. D’où on était réfugié, à quatre ou cinq kilomètres, on voyait Saint-Hilaire brûler, des flammèches de papier volaient jusque-là, Marcel P. est monté à un poteau électrique pour voir Saint-Hilaire flamber. Les maisons étaient en torchis, un mélange d’argile et de paille, il y avait des garages et des dépôts d’essence, ça a explosé. On a attendu un peu et comme j’étais requis comme agent de liaison de la Défense passive, je suis allé voir mon chef d’îlot pour revenir en ville, mais ça pétait, ça cramait, tout était en flammes.

On a vu arriver les Américains dans la campagne à Lapenty Je suis revenu deux ou trois jours après à Saint-Hilaire, les corps avaient été enlevés. Il y avait quelques pompiers, mais ils avaient des pompes à bras, il fallait du monde pour pomper et puis l’eau était coupée, ils ne pouvaient pas faire grand chose. Il y en a qui sont montés sur un toit pour faire un coupe-feu pour que le feu ne descende pas la rue d’Egypte. Maintenant, dans les caves avec les murs en brique, on donne un coup de marteau et l’on peut passer de l’une à l’autre et sortir de l’îlot, ça n’existait pas à ce moment-la. J’avais mon brassard de la Défense passive, j’ai été voir la maison de mes parents, elle n’avait pas été détruite, mais les fenêtres et les portes avaient été soufflées, des cloisons étaient tombées. Il y a eu du pillage, le violon et l’accordéon de mon père, mes photos d’artistes avaient disparu. Certains pilleurs, on les connaissait… Les Américains avaient des conserves et du bon pain jaune, « on aurait dit de la brioche » Le 2 août, j’étais à Saint-Hilaire le matin avec mon copain, avant que les Américains arrivent, on a vu que les Allemands avaient installé un petit canon et les attendaient rue d’Avranches. Puis on était repartis. On a vu arriver les Américains dans la campagne à Lapenty, il y avait de tout, des camions, des chars, des soldats à pied… Ils avaient installé une cuisine où l’on allait chercher du chocolat. Mais il y avait encore des mitraillages d’avions allemands quelques jours après; une fois, les Américains nous ont fait coucher sous un camion le temps que cela passe. Le 7 août, les Allemands ont bombardé Saint-Hilaire, une partie de la rue de Bretagne a été touchée, la mairie et l’église ont été détruites. On était content d’êtres libérés, mais on avait un peu peur, quand on est jeune, les noirs nous impressionnaient car on en avait jamais vu. Quand les Allemands ont contre attaqué à Mortain on est parti à Saint-Georges-de-Retambault à quinze kilomètres, où l’on est resté deux jours. On est passé par Saint-Louise de Landelle puis Hamelin, pour contourner le pont des Viars et le pont de la République sur la Sélune qu’ils essayaient de détruire. Il y avait des fermes qui avaient eu des bêtes de tuées. Ils avaient raté le barrage de Lausin sur la Sélune, et la centrale électrique qui produisait le courant ; heureusement, sinon tout le bas, et la ville de Ducey auraient été noyés. On a eu peur, si les Allemands étaient revenus ils auraient été plus durs. J’ai vu les soldats de Leclerc vers le 7 août à Saint-Georges. Puis on est revenu a Lapenty, il y avait un dépôt de munitions avec des douilles en cuivre ; mon père qui était artisan faisait des cafetières dans des douilles d’obus, il fabriquait aussi des grilloirs à café, mais il n’y avait pas de vrai café, c’était de la paumelle, de l’orge « il n’était pas bon, une vraie tisane ! »

C’était la fameuse nuit où l’on s’est retrouvé face à l’armée Leclerc Puis, après quelques jours, on est rentré a la maison. Les Américains avaient des conserves et du bon pain jaune, « on aurait dit de la brioche », nous avions un mauvais pain noir de son. Pendant l‘occupation, mon frère a attrapé la gale du pain ; ma mère l’a trempé dans la lessiveuse. On avait des tickets d’alimentation pour tout, le pain, le chocolat, les vêtements, le tabac… Jusqu’à 18 ans – les J3 – on avait droit a un peu plus de matières grasses, un peu plus de chocolat. Par contre, dans l’Armée américaine il y avait des soldats noirs qui ont peut-être fait des choses. Ils « coursaient » un peu les filles, sans doute pour jouer. Il a y eu des viols, on le sait. Dans la campagne, les gens étaient contents et leur payaient un coup de gnôle, ils n’étaient pas entraînés à boire comme ça. Ils ont fait des bêtises. Ils étaient gonflés, entendre parler français ça vous remontait le moral Quand les Américains ont pris Saint-Hilaire, les Allemands remontaient sur Domfront. À un kilomètre de Saint-Hilaire, des Allemands était retranchés dans une maison, au lieu dit la Fosse aux loups, ils protégeaient la retraite des autres plus haut vers la route de Saint-Saintorien, ils se sont retrouvés coincés et ils se sont battus au corps à corps. On me l’a raconté, j’ai été voir avec un copain, les corps avaient été enlevés, mais il y avait du sang sur les murs, des traces de mains. Quand les Allemands ont contre-attaqué a Mortain, on s’est réfugié dans un petit chemin creux, les femmes avaient peur et priaient, les hommes prenaient un petit coup de calva « ça va nous remonter, si on y passe ! ». C’était dangereux ; s’il était venu un char d’assaut, il nous écrasait tous. Les Allemands ont repris du terrain, ils sont arrivés au Pointot, l’état-major américain était à la Bazoge. Un monsieur de Fontenay est venu les prévenir que les Allemands attaquaient car ils voulaient reprendre Saint-Hilaire. On est repartis avec mes parents et avec Monsieur V. qui avait son frère à Saint-Georges-de-Retambault, c’était la fameuse nuit où l’on s’est retrouvé face à l’armée Leclerc. Un soldat m’a questionné : « d’où venez vous ? Y-a-t-il beaucoup d‘Allemands ? », je lui ai répondu : « nous venons de la région de Mortain Saint-Hilaire, je ne sais pas combien d’Allemands, certains disent 40 ou 50 000 », « C’est tout, cela ne va pas durer longtemps ! » m’a-t-il répondu. Ils étaient gonflés, entendre parler français ça vous remontait le moral. J’aurais été chaud pour m’engager et faire carrière comme tous les jeunes à ce moment-là. Je n’aurais peut-être pas eu la chance de m’en tirer, mais ça m’aurait plu. Mais je n‘avais pas l’âge, la majorité était à 21 ans. Mon père m’a dit : « tu as le temps, ils vont t’appeler, tu partiras quand ils te le diront. » Il y a eu des dénonciations, une femme a dénoncé son beau-frère et ensuite son propre mari par vengeance… Il y a eu du trafic, certains ont fait des fortunes, j’en connaissais, « des lessiveuses pleines de fric ! ». Le prix du beurre et des oeufs !! Certains fermiers qui fabriquaient du beurre mettaient des pommes de terre au milieu des mottes, cela pesait plus lourd, cela a marché un petit moment, mais après, les acheteurs fendaient les mottes. Il y a eu quelques punis qui ont payé pour les autres, mais… Comme les filles auxquelles on a coupé les cheveux, moi je ne l’aurai pas fait, elles avaient été avec les Allemands, mais certains qui leur coupaient les cheveux avaient fait du marché noir, ceux-là… Certains qui avaient collaboré ont été enfermes. Un expéditeur de bêtes, Monsieur T a payé pour les autres, il n’a pas été si perdant, ils lui ont donné du fric et il a passé trois ou quatre mois à Tourlaville. Il n’a pas été si malheureux que ça, et après il est revenu à Saint-Hilaire et a repris son travail. L’ancien maire collabo, le pharmacien G. a dû rendre des comptes, mais il n’a pas été puni. Il y a eu des dénonciations, une femme a dénoncé son beau-frère et ensuite son propre mari par vengeance…

Le premier hiver a été difficile, on avait encore les tickets Mon père faisait aussi des ramonages, comme Saint-Hilaire-du-Harcouet était sinistré il n’avait plus de travail pour moi. Un jour Monsieur H. m’a dit : « Pierre, comme tu n’as plus de travail je t’embauche ! », je suis rentré dans l’entreprise H. pour faire le déblaiement de Saint-Hilaire. Parfois on retrouvait des objets pendant le déblaiement, des bijoux, des ossements… Nous sommes resté en campagne jus-qu’en septembre, car nos logements, qui avaient été épargnés, ont été réquisitionnés par le MRU (le Ministère de la reconstruction) pour faire des bureaux. Puis nous avons réintégré nos maisons, il a fallu réparer les fenêtres qui avaient été soufflées. J’allais manger au restaurant rue d’Avranches, et c’est là que j’ai rencontré un oncle de Noyant-sur-Sarthe qui venait d’arriver à Saint-Hilaire, il m’a dit : « j’ai connu Saint-Hilaire avant la guerre, ça me fait mal, j’ai un frère qui y habite et je ne sais pas s’il est vivant, je m’appelle P. », je lui ai répondu que j’étais son fils, il m’a pris dans ses bras, sidéré, il était content, il avait les larmes aux yeux, il n’en revenait pas qu’on s’en soit sorti. J’ai commencé au mois d’août, je suuis allé à l’hôpital de Saint-Hilaire, il y avait des cloisons qui étaient tombées à cause du bombardement, j’avais gratté les briques pour remonter les cloisons. J’ai grimpé sur les toits des immeubles pour récupérer des ardoises afin de refaire les toitures des maisons qui n’étaient pas trop abîmées; je n’avais pas peur. On a commencé à déblayer la ville à coups de pelle et de pioche, avec des brouettes, les gens de la campagne venaient avec des chevaux et des « pagnots » (des tombereaux) dans lesquels on a chargé les gravas. J’étais sur l’îlot 1, nous avons fait tout le déblaiement de Saint-Hilaire, puis il y a eu la période de la reconstruction. Les échafaudages ont été faits avec des perches en bois, des boulins dans les murs attachés avec des cordages, le mortier était fait à la pelle. Des baraques provisoires ont été construites pour loger les gens. À la Libération un conseil formé avec de vieux Saint-Hilairiens, qui avaient été contre l’ancien maire L., s’est réuni, le docteur C., le chirurgien de Saint-Hilaire, un « homme de poids », a été désigné comme délégué de la ville de Saint-Hilaire. Quand le général De Gaulle est venu à Saint-Hilaire le 10 juin 1945, il n‘était pas encore maire. Puis il y a eu des élections, et il a été élu maire en septembre ou octobre 1945. Le premier hiver a été difficile, on avait encore les tickets, quand on n’avait rien on faisait la queue des heures entières pour avoir du tissu, pour repartir parfois les mains vides, il y avait encore du trafic. Certains pouvaient payer en nature avec des œufs ou du beurre. Les gens de campagne, qui pouvaient donner pour envoyer à Paris, passaient chez les commerçants qui étaient installés dans des maisons bourgeoises, et obtenaient ce qu’ils voulaient, des habits… J’ai travaillé au déblaiement jusqu’en 1946, lorsque je suis parti à l’Armée les travaux étaient bien avancés. J’ai fait une année d’armée en 1947, je suis revenu chez Monsieur Raymond, puis ensuite chez mon père jusqu’en 1950 comme artisan dans les ramonages et la chaudronnerie. En 1953 je suis rentré chez Monsieur V. dans la partie bière charbon et fioul, nous faisions tout ce qui était mis en bouteille, j’y ai travaillé jusqu’à ma retraite à soixante ans. Je suis toujours resté à Saint-Hilaire.