Roger
Lecheminant avait 20 ans en 1944, ses parents possédaient une
ferme à Houesville dans la Manche. La débâcle
de 1940, l'occupation, la libération par les parachutistes
américains, et après... Il se souvient, comme si c'était
hier.
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LE
DEPART DES ANGLAIS, L’ARRIVEE DES ALLEMANDS
En
1940, je me souviens des Anglais qui partaient pour
embarquer à Cherbourg. Ils ont fait sauter les
ponts à Carentan, et la marine de Cherbourg,
avec ses canons, a bloqué les Allemands pendant
24 heures. Mais un officier allemand est allé
trouver le maire de Carentan et lui a dit : «
Si vous n’arrêtez pas les tirs on fait sauter
la ville ! » ; alors le maire est parti avec un
drapeau blanc pour dire à la marine de stopper
; le temps qu'ils
fassent
un détour, cela a permis aux Anglais d’embarquer.
De Carentan à Cherbourg je les ai vu brûler tous
les camions le long de la route pour que les Allemands ne
s’en servent pas. Quand les Allemands sont arrivés
on avait peur. Le premier que j’ai vu, c’était
un éclaireur en side-car, puis du matériel,
des convois sur des kilomètres, des camions et des
charrettes avec des chevaux.
L’OCCUPATION
- 1
La
vie quotidienne Avec les Allemands ça se passait pas trop
mal, on s’occupait pas d’eux, ils n’étaient
pas si terribles que ça. Ils réquisitionnaient
les grandes maisons et les châteaux, ils en occupaient
la moitié. A Carentan ils avaient monté
des magasins. « Requis » à Cherbourg
J’ai été réquisitionné
- requis - fin 1942, par la Todt, pour faire des blockhaus.
Il fallait envoyer deux jeunes par commune. On était
1200 ouvriers. Le travail était dur, mais les
français sont malins. «
Français grands filous ! ». Quand j’avais
un décoffrage de blockhaus et que je trouvais
une planche pas trop lourde je la gardais sur mon dos,
je faisais le tour toute la journée avec. Ils
s’en apercevaient mais ne nous faisaient pas de
représailles. Les soldats allemands de la Todt
étaient habillés en uniforme jaune, avec
la croix gammée ; ils étaient assez gentils
avec nous. Beaucoup parlaient français ; on discutait
et on rigolait quelquefois avec eux. Je couchais à
Cherbourg, à l’Hôtel Sud Amérique
qui était à côté de la montagne
du Roule. Il y avait une quarantaine de grands bâtiments,
sans étage, réquisitionnés par
les Allemands. On était quarante par chambre,
avec des lits superposés. Une nuit, un bombardier
est tombé dans le jardin, je dormais, je n’ai
rien entendu. Le lende-main matin, il n’y avait
plus personne dans la chambre. Les gars m’ont
dit : «
Tu n’as pas vu ce qui s’est passé,
tu est resté là ? un bombardier est tombé
à moins de vingt mètres du bâtiment
». Alors je me suis dit que je n’allais
pas rester là. Je suis parti dormir à
Carentan chez un de mes oncles ; je prenais le train
pour Cherbourg, on l'appelait le « trouillard
». Mais ça bombardait tous les jours sur
Cherbourg. Les Allemands fabriquaient des V1 et les
V2 sous la monta-gne du Roule, dans un tunnel qui faisait
plus d'un kilomètre
de long. Les Américains devaient être renseignés,
le 11 novembre 1942 ils ont balancé des milliers
de bombes pour détruire les installations. Je
me suis sauvé. Mais
les Allemands ont été chercher mon père,
et l’ont pris en otage. Alors je suis retourné
à Cherbourg, je me suis présenté,
ils m’ont emmené à la Feldkommandantur.
Je
leur ai dit que j’avais peur
des bombardements.
Ils ont relâché mon père. La Feldkommandan-tur
m’a fait signer un papier comme « déserteur
de l’armée allemande ». J’ai
été placé dans un camp de discipline
à Rouville-la-Bigot dans la Manche, et là,
on coulait des blockhaus jour et nuit. On chargeait
du sa-ble dans des wagonnets. On allait à Cherbourg,
du côté de la gare maritime, pour couler
un block-haus ; pendant trois jours on a travaillé
jour et nuit. Le
marché noir
On était nourris : j’avais chaque jour
40 gr de beurre, 40 gr de saucisson et une demi boule
de pain. Le soir on avait une soupe de farine d’orge.
Ils nous payaient ; on achetait des fausses cartes de
pain que les Belges nous vendaient, et avec ça
on avait droit à trois livres de pain dans les
boulangeries ; ça me permettait d’avoir
de la nourriture un peu meilleure. J’avais droit
à un paquet de cigarettes par semaine. Je les
revendais une par une, dix francs la cigarette, pour
acheter des tickets de pain. Les
Roger Lecheminant en 2004
Mais
on était mieux nourris à la maison, car
on avait une petite ferme, on cultivait beaucoup de légumes,
on faisait de l’élevage et on se débrouillait
pour trouver de la farine pour faire des galettes, on
avait de tout. Ça n’empêche pas qu’il
fallait toujours se débrouiller, on faisait des
échanges. Les villes ont plus souffert de la faim
que nous ; tout le monde désertait les grandes
villes comme à Caen et Cherbourg. tickets
de pain étaient beaucoup plus cher que ne valait
le pain, c’était trois
à quatre fois le prix. C’était le
marché noir.
L'OCCUPATION
- 2
Les
femmes russes On a souffert mais c’étaient pas nous
les plus malheureux, c’étaient ces femmes
russes. Parmi elles, une jeune femme de 18 ans parlait
très bien le français et m’a raconté
; elle couchait au même hôtel que nous mais
on avait pas le droit de leur parler, c’était
interdit. Elles ont été capturées
en Russie au moment où les Alle-mands ont capturé
une ville vers Stalingrad. Ils ont mis des cars dans
toutes les rues, et toutes les femmes de 18 à
60 ans ont été ramassées. Puis
on les a emme-nées à la gare. Elles ont
roulé pendant huit jours, à quarante dans
des wagons à bestiaux. Quand
elles sont arrivées à Cherbourg, elles
ne savaient pas qu’elles étaient
en France. On les a emmené à l’hôtel
Sud Amérique, elles ne logeaient pas dans les
mêmes bâtiments que nous. Elles ont reçu
un camion de carottes à moitié pourries
pour se nourrir. Des trains de ciment arrivaient chaque
jour, il était destiné à faire
des blockhaus. Le
matin, elles partaient
à la gare maritime de Cherbourg
avec un gros caillou sur la tête. Deux cent femmes
en colonnes avec les Allemands et leurs mitraillettes
de chaque côté. Arrivés à
l’arsenal, ils les mettaient à vider les
wagons de ci-ment. Elles portaient sur leur tête
des
sacs de 50 kg. Elles étaient vraiment
costaudes. Le soir elles rentraient avec leurs cailloux
sur la tête et les laissaient à l’entrée
de l’hôtel. Le matin elles les repre-naient;
comme ça elles avaient les mains en l’air,
et ne pouvaient pas fuir. Elles étaient très
mal nourries. Je les ai vu ramasser des miettes de pain
par terre. Rommel
inspecte le Mur
Les Allemands de la Wehrmacht nous disaient qu’ils
en avaient marre de la guerre, ils parlaient bien le
français ; certains traitaient Hitler de fou,
« il voulait faire mieux que Napoléon !».
Il y avait des soldats âgés sur le mur
de Normandie ; certains avaient soixante ans, ils n’avaient
plus envie de faire la guerre contrairement à
la jeunesse hitlérienne et aux SS. J’ai
vu Rommel en 1943. Il venait visiter les fortifications
à Cherbourg. J’étais en train de
terrasser, de creuser la montagne du Roule avec le pistolet
pour percer les trous pour mettre les mines. Il a passé
une inspection, mais il était difficile de le
distinguer, ils portaient
tous
des imperméables verts. Quand il est reparti, les Allemands
nous ont dit que Rommel était venu.
Il fallait bien travailler
Au début de 1943, les Allemands ont coupé tous
les arbres de la région, et les personnes âgées
ont été réquisitionnées pour les
planter dans les champs et dans les marais ; ils faisaient
des trous dans la terre pour les planter debout ; les Allemands
coupaient les arbres à trois mètres de hauteur
à la dynamite. C’était pour empêcher
les planeurs d’atterrir, on les appelait les «
asperges de Rommel ». Un beau jour ils ont décidé
d’inonder le marais ; au cours d’une tempête,
tous ces arbres ont été couchés ; avec
un bateau à fond plat je les ai récupérés
; on a eu du bois pour se chauffer pendant trois ans ! Pendant
l’été, j’ai travaillé pour
une entreprise allemande, je devais faire le goudronnage des
toits des hangars pour avions. Le responsable allemand avait
abattu beaucoup d’avions. Il avait un lapin. Chaque
jour, je devais le nourrir, et je ramassais les feuilles de
pissenlit une par une. Un matin, quatre avions sont partis
en Angleterre. Je soignais les lapins, quand je les ai vu
revenir tous les quatre. Le quatrième avion était,
en fait, un avion anglais ; il était revenu avec les
avions allemands; il a tiré sur les trois autres et
les a abattu, il est reparti au ras de la mer. La
Résistance
Un jour la laiterie Gloria, à Carentan, a pris feu
; il y avait 450 tonnes de beurre, et j’ai vu les Allemands
essayer d’éteindre le feu avec des canons à
eau. Ca ne pouvait être qu’un sabotage, c’est
ce que beaucoup ont pensé.
Mais il ne fallait pas faire de sabotage, car les Allemands
prenaient les gens du pays comme otages et les fusillaient.
A Saint-Clair, un avion s’est écrasé,
l’équipage a atterri en parachute au bord d’une
forêt ; les fermiers ont accueilli les trois aviateurs
anglais ; ils ont tous été fusillés.
A Méautis,
à 4 km de Carentan, quatre jeunes, dont un de
ma famille, ont été fusillés pour avoir
accroché
des bouts de chiffon blanc à des arbres fruitiers.
C’était pour éviter que les oiseaux viennent
manger des fruits. Les allemands ont cru que c’étaient
des signaux pour les avions anglais.
LE
DEBARQUEMENT
Le
premier Américain
Au mois de juin j’étais encore réquisitionné,
mais je suis rentré chez moi une deuxième
fois à cause des bombardements. A Cherbourg,
ça chauffait tellement que les Allemands n’avaient
plus le temps de s’occuper de nous. Ils s’organisaient
pour défendre la côte. Je me doutais un
peu que le débarquement allait arriver. J’avais
un oncle qui habitait à Trévières,
personne ne savait, même pas sa femme, qu’il
avait un poste émetteur pour renseigner les Anglais.
Un jour il m’a dit : « Tu sais, s’il
y a un débarquement dans le coin, tu diras aux
Américains et aux Anglais « Be welcome
!». Il a été décoré
après la guerre. La
nuit du 5 juin 1944 j’ai pas très bien
dormi. Les avions envoy-aient partout des fusées
parachu-te, pour voir s’il y avait des mouvements
de troupes alle-mandes ; ils tournaient sans arrêt.
A 20 h 30, un américain est arrivé chez
mes parents à Houesville. Il nous a dit «
American !». Alors, on a compris que c’était
un Américain. Il nous a demandé s’il
y avait des Allemands, il nous disait : « Boche
? Boche ? ». On lui a répondu non. Il est
même pas resté cinq minutes et il est parti
se camoufler dans les champs. Vous auriez vu l’équipement.
Il en avait lourd : des grenades, une mitraillette,
une bouée, un gilet pare-balles... Un grand gaillard,
on aurait dit qu’il faisait deux mètres
de haut. Dix minutes après, une moto s’est
arrêtée dans la cour, c’était
un Allemand. Il s’est mis à bricoler sa
moto, il devait avoir un problème de bougies.
On a eu peur pour nous. Puis il est reparti sur sa moto
; il y avait une grande ligne droite, on l’a entendu
sur un bon kilomètre. Le lendemain matin, on
a vu deux américains morts sur le bord de la
route. On est libérés
Les obus passaient au dessus de notre maison. On entendait
les bruits des combats. Puis les planeurs sont arrivés.
Ils tombaient un peu partout dans les champs; ils évitaient
les marais car ils étaient inondés avec
deux mètres d’eau, mais certains se sont
tout de même noyés. Pour faire descendre
les planeurs dans les champs c’était pas
facile à cause des « asperges de Rommel
». Pour les parachutistes ça a été
difficile au début, puis quand le gros du débarquement
est arrivé et qu’ils ont envahi tout le
secteur on s’est dit : « Cette fois on est
sauvés ; c’est fini ». Quand les
Américains ont débarqué on est
pas parti de chez nous ; ils ne nous interdisaient pas
les déplacements ; on allait partout, comme on
voulait. Ils nous disaient rien, au contraire, ils nous
jetaient des cigarettes, du chocolat, des boites de
ration Keloggs Ils ont été gentils avec
nous ; on a pas à se plaindre des Américains.
On trouvait beaucoup d’objets qui leur appartenaient.
On a récupéré des parachutes, il
y en avait partout, dans les champs, dans les arbres.
Les parachutistes américains les laissaient sur
place ; on en a fait des chemisettes en soie de toutes
les couleurs ; chaque couleur de parachute indiquait
la marchandise transportée. La
Manche était couverte de bateaux
Le 10 juin je me promenais à vélo sur
une route en bord de côte. J’avais mis des
bouts de tuyau de compresseur à la place des
pneus, avec un boulon pour tenir ça. Quand j’ai
vu les bateaux ! Vous auriez vu l’armada de bateaux
qu’il y avait. La Manche
était
couverte de bateaux. La mer était très
mauvaise. Il y avait des
bateaux
à fond plat pour pouvoir approcher le
plus près de la côte. J’ai vu les chars
amphibies qui venaient par la mer ; ils étaient entourés
d’un gros boyau d’acier, et du liège tout
autour. Les Américains avaient monté des «
saucisses » : une cinquantaine de gros ballons. Quand
ils sont arrivés, ils ont lancé des milliers
de tracs par avion. J’ai pédalé vers Sainte-Marie-du-Mont.
Le
bourg était libéré. Il
y avait des Américains partout, les Allemands étaient
partis. Sainte-Mère-Eglise a été libéré
le 6 juin, la première ville libérée
dans la Manche. Carentan a été libérée
après nous. J’allais à Sainte-Marie du
Mont sur mon vélo ou à pied, j’emmenais
aux Américains du calva que me parents faisaient, et
je ramenais des boites de ration et des cigarettes. Je connaissais
très bien tout le secteur car mon grand père
y avait gardé des grands troupeaux moutons pendant
des années. Vous auriez vu toutes les munitions qu’il
pouvait y avoir dans les champs ; des tentes partout, ils
entassaient les sacs de farine, et au bout d’un moment,
comme ils ne pouvaient
plus rentrer dans les champs, ils roulaient
sur deux rangées de sacs avec leurs GMC ; ils mangeaient
beaucoup de pain de riz, et de pain blanc ; ils ravitaillaient
aussi les boulangeries ; les allemands avaient du pain noir.
On mangeait des boites de ration ; on ne savait pas
lire l’américain alors des fois on ouvrait une
boite en croyant que c’était des pommes de terre
alors que c’était de la confiture, faite uniquement
avec de la peau d’orange, très amère.
Arrêtés par la Police militaire
Vers le 16 juin, un officier américain qui était
logé chez le maire de la commune de Houesville, m’a
dit : « Voulez-vous venir faire un tour sur la plage
?, je m’en vais porter du courrier ». On est monté
avec mon frère dans sa jeep. L’officier avait
des documents à apporter ; une vedette rapide l’attendait
sur la côte. On est descendu de la jeep et avec un ami
on est parti se promener sur la plage. Il y avait des bateaux
par milliers, certains étaient énormes, ils
n’accostaient pas. Il y avait des camions amphibies.
On était à 200 mètres à peine
de la jeep, tout d’un coup une autre jeep est arrivée,
c’était la Police militaire - Military Police.
Ils nous ont obligé
à monter dans leur Jeep ; on leur a dit qu’on
était avec un officier américain mais ils n’ont
rien voulu savoir. Ils nous ont emmené dans les dunes
et gardé dans des grandes tentes carrées pendant
une demi-heure. Puis ils nous ont ramené sur la plage
et nous ont fait monter dans une vedette rapide en direction
de Southampton en Angleterre. Pendant
ce temps, l’officier américain qui nousavait
amenés nous cherchait partout ; le lendemain après-midi
on est remonté dans un bateau en direction de Sainte-Marie-du-Mont,
l’officier américain nous attendait
là-bas avec sa Jeep. Nos parents se demandaient
bien où on était partis, mais l’Américain
les avait rassuré C’est lors de cette
« petite promenade » en Angleterre qu’on
a vu tous les bateaux qu’il pouvait y avoir ; c’était
incroyable ; il y avait toutes espèces de bateaux.
Heureusement que les Allemands n’avaient pas le matériel
des Américains ; on ne serait plus là. Les Allemands
n’avait plus grand chose. Ils avaient tellement grand
à surveiller, jusqu’en Russie. Mais ils ont résisté
quand même; il y avait des blockhaus dans tous les coins.
Beaucoup d’Américains ont été tués.
J’ai vu ceux qui conduisaient les GMC plein de cadavres
; ils les emmenaient au cimetière à Blosville.
APRES
LE DEBARQUEMENT
Mort
et destruction
Il faut avoir vécu la guerre pour se rendre compte
de tout le matériel qui est venu d’Amérique.
Il y avait de tout. Ils faisaient un camp d’aviation
en un rien de temps ; les pistes d’envol pour
les gros avions quadrimoteurs étaient faites
avec des plaques en acier qui s’emboîtaient
les unes dans les autres, ou du grillage qu’ils
déroulaient. Un bon mois et demi après
le Débarquement, au mois d’août,
je suis allé à Caen en stop avec les Américains,
pour aller chercher un vélo, car je faisais beaucoup
de sport. Après j’ai retraversé
en vélo toute la ville de Caen ; il y avait un
passage très étroit rue Saint Jean, on
ne pouvait même pas passer en vélo. Toutes
les maisons étaient écroulées,
les rues étaient encombrées de cailloux.
La seule chose que je déplore, c’est qu’ils
ont démoli des villes par les bombardements alors
qu’il n’y avait pas un Allemand. A Caen
il y a eu plusieurs milliers de civils tués.
Les maisons étaient complètement détruites
; ils bombardaient à 4 heures du matin, pendant
que les gens dormaient ; ils étaient tués
en plein sommeil, j’en ai vu. La reconstruction
Des entreprises ont fait fortune à déblayer
tout ça. Après le Débarquement,
il y avait énormément de travail , il
fallait refaire les routes. J’ai travaillé
pour une entreprise qui bouchait les trous de bombes.
Je faisais comme tout le monde : lorsque j’avais
150 m3 j’en comptais le double. On avait jamais
assez de terre pour combler les trous, alors les américains
y mettait les munitions, et même des chars. Mais
cinq ou six ans après, il a
fallu
creuser pour les ressortir. On touchait pas grand chose, ça
nous payait la nourriture. J’ai un peu travaillé
à faire des fosses dans un cimetière avec un
de mes oncles. Mais ça payait pas beaucoup.
Ma rencontre avec le général Bradley
Début juillet 1944, j’ai serré la main
d’un général : je discutais avec les gendarmes
de Carentan ; le général était dans le
coin avec ses troupes ; il est arrivé vers nous, il
m’a regardé et m’a serré la main.
Il m’a demandé des renseignements ; il parlait
très bien le français et voulait savoir où
étaient les Allemands, je lui ai répondu qu’ils
pouvaient être partis derrière la rivière
de la Sienne du côté de Coutances. A ce moment
je ne savais pas qu’il s’agissait du Général
Bradley. Quand il est reparti, les gendarmes m’ont dit
que c’était lui. Le quartier général
des Américains était dans un château au
Petit
Liesville ; il est resté là pendant un moment,
puis ils l’ont changé. Avant le Débarquement
les Allemands avaient occupé ce château. Des jeux dangereux
On était jeunes, on a fait des bêtises. On démontait
les grenades, on sortait la poudre et on en mettait un peu
dans le fond de la cartouche pour faire des cartouches de
chasse. On moulinait la poudre de fusil de guerre avec un
moulin à café; la poudre de grenade ça
fait exploser tandis que la poudre de fusil de guerre est
faite pour pousser. C’était dangereux mais on
avait peur de rien. Un jour, un collègue a eu une main
déchiquetée par une charge de dynamite. On s’est
calmé.
EPILOGUE
Je
ne souhaite pas que les jeunes voient la guerre ; la
guerre c’est un massacre, c’est une honte
; j’ai vu des soldats américains déchiquetés.
Le Débarquement c’est fini, et je ne demande
pas à le revoir et je ne demande pas à
ce que les jeunes voient cette chose là.
C’est
une honte de faire massacrer des gens pour rien du tout. Les
jeunes ne se rendent pas compte de ce que ça peut être
; je ne souhaite pas que les jeunes voient une guerre ; c’est
terrible…