Un
soldat américain raconte sa guerre au quotidien, de l'enfer
d'Omaha à celui de Hurtgen, dans les rangs de la Big Red
One
John
F. Mickey était américain, il avait 35 ans en 1944
et vivait dans le Michigan. Il s'engagea en septembre 1943, pensant
qu'il pouvait être "utile" dans cette guerre. Au
moment de son engagement il n'imaginait
pas ce qui l'attendait :
la séparation de ceux qu'on aime, l'horreur de la guerre,
et même la faim et la soif. Tout au long des combats il prit
des notes, et bien des années plus tard il entreprit de rédiger
une soixantaine de feuillets. John F. Mickey est décédé
en 1989. Avec l'autorisation de son fils, ce sont ses mé-moires
qui sont retranscrites ici. C'est l'expérience d'un homme
"ordinaire" qui croyait en certaines valeurs humaines,
et qui les défendit, des plages de Normandie jusqu'à
la forêt de Hurtgen, en Allemagne, où il fut blessé. (Mémoires
de John F. Mickey - 1944/1945) (merci à Stan)
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Episode
1 : Avertissement au lecteur "Le lecteur ne doit pas se faire une idée fausse de
la guerre en Europe" par John F. Mickey
Dans
ces pages, je raconte des petits événements
et des expériences vécues sur les combats
que nous avons menés, du jour J en France, jusqu’à
la forêt de Hurtgen en Allemagne. Ce sont aussi
des notes personnelles sur ceux que j’aime, et
sur des sujets dont on a peu parlé, c’est-à-dire
le quotidien des soldats qui ont combattu en France,
en Belgique et en Allemagne dans le 26e régiment
de la 1re division d’infanterie américaine,
la Big Red One. Je ne me souviens pas avec précision
de tous les noms de villes et de villages, de toutes
les dates, mais certains lieux et certains événements
m’ont marqué. Beaucoup de ces souvenirs
proviennent de notes prises au jour le jour, sur les
pages d’un livre de prières de poche. La
survie du fantassin doit beaucoup à l’artillerie,
aux chars
et
à l’aviation. Il ne tiendrait pas
le coup sans l’affection et le soutien moral de
ceux qui sont restés à la maison. Peu
d’anciens combattants parlent facilement de leur
expérience de soldat, même encore aujour-d’hui.
Beaucoup vivent avec leurs tragiques souvenirs enfouis
au fond d’eux. Nos proches et nos amis ne nous
posèrent pas de questions à notre retour
au pays, ils avaient pour consigne de ne pas nous interroger.
« Aidez-les à oublier la guerre et à
se réadapter le plus vite possible à la
vie civile » leur avaient-on dit. La guerre ne
s’oublie pas facilement, et chaque anniversaire
ravive les souvenirs. Les vétérans qui
reviennent à Omaha Beach, lors des commémorations,
pleurent souvent au souvenir des évènements
du jour J. Beaucoup sont encore en vie aujourd’hui,
on vit plus longtemps grâce aux progrès
de la médecine et à l’amélioration
du niveau de vie.
La
plupart des vétérans ont environ quatre
vingt
ans aujourd’hui,
leurs enfants ont la cinquantaine et il est surprenant qu’ils
en sachent si peu sur le passé de leurs pères.
Ils savent vaguement quels étaient leurs grades, qu’ils
ont participé au Jour J et qu’ils ont combattu
en Allemagne, mais c’est à peu près tout.
Ma lettre de novembre 1984 au Quotidien de Liège, en
Belgique, coïncidait avec le 40e anniversaire de la libération
de la Belgique. Elle fut publiée dans le journal La
Meuse et je reçus des centaines de lettres de remerciement
à notre 1re Division, et à la 3e Division blindée
pour avoir libéré le pays. C’est cette
lettre et les nombreuses questions qu’on me posa qui
me déterminèrent à écrire ces
pages
sur la guerre. En
lisant ce récit le lecteur ne doit pas se faire une
idée fausse de la guerre. Rien ne
fut rapide, ni aisé ; les journées étaient
longues et l’avance difficile. L’ennemi était
enterré derrière les haies; parfois les combats
d’une journée se résumaient à une
avance de deux cent mètres. Il n’y avait pas
de ligne de front continue face à l’ennemi, nous
étions éparpillés et combattions par
petits groupes de trois ou cinq hommes. Dès le jour
J le régiment ne fût jamais à plein effectif
; les remplacements, les approvisionnements et les munitions
ne parvenaient pas toujours jusqu’à nous. Le
temps était changeant, il y avait des journées
torrides, parfois la pluie rendait les routes boueuses, ralentissant
hommes et véhicules. Il y eut quelques grandes batailles,
comme celle de Saint-Lô qui dura tout le mois de juillet
; douze divisions participèrent à la prise de
la ville. Après les bombardements aériens et
les 20 000 obus tirés, cette magnifique cité
de 15000 habitants n’était plus qu’un tas
de ruines juste bonne à être nivelée par
les bulldozers.
Episode
2 : L'engagement "Je ne réalisais pas à cet instant combien
il me serait difficile d’être séparé
d’Harriet..."
Les
tests de sélection
La fabrication d’un soldat commence avec le passage
de la vie civile à la vie militaire, quand il
s’engage ou qu’il est appelé sous
les drapeaux ; du dernier jour passé avec sa
famille et ceux qu’il aime, au moment des retrouvailles.
Inscrit au conseil de révision en 1942, je passais
les tests pour entrer dans les Marines, on me répondit
que je serai convoqué pour une visite médicale.
Quand je reçus la lettre, j’étais
au lit avec un mauvais refroidissement, mon docteur
me dit d’arrêter le traitement, en pensant
que les traces de médicaments auraient disparues
lors de la visite médicale à Milwaukee.
Je fis partie de la petite quarantaine de ceux qui réussirent
les épreuves de sélection, mais il fallait
encore faire une analyse d’urine. Le médecin
qui m’examinait me demanda quel traitement je
suivais, je fus obligé de lui dire la vérité,
il me dit : « je ne suis pas sûr de pouvoir
vous envoyer en Californie où les journées
sont torrides et les nuits glaciales, revenez dans un
mois ». Alors que les semaines passaient, j’envisageais
une autre solution. Harriet et moi en discutions, peut-être
que le fait d’avoir trente cinq ans m’empêcherait
d’être appelé. Nous allions déménager
à Bay City dans le Michigan et nous en informâmes
le bureau des effectifs. Une semaine après notre
arrivé, nous étions tous les deux engagés
par Dow Metal Compagnie, une filiale de Dow Chemical
qui travaillait entièrement pour l’armée
en fabricant des pièces de moteurs d’avions
et des trains d’atterrissage.
L’engagement
Nous étions si préoccupés par notre travail
chez Dow que le bureau des effectifs m’était
sorti de l’esprit. Il se rappela à mon bon souvenir
par un courrier, en septembre 1943. Ma feuille de route incluait
le prix d’un billet pour De troit. Plutôt que
d’y aller en autocar je décidais de m’y
rendre en voiture avec Harriet, ma sœur et deux autres
amis. Nous étions sur la route numéro Neuf dans
une région boisée près de Detroit, quand
nous avons tous entendu un sonore « bang ». Je
dis : « bon sang qu’est-ce que c’est que
çà ? », Harriet désigna la vitre
de son côté, un projectile l’avait transpercée;
quelqu’un dans le coin chassait ou tirait sur des cibles.
La balle était passée par ma vitre ouverte et
avait traversé celle d’Harriet, heureusement
sans toucher personne; Sophie dit : « ça n’était
pas ton heure John ». Nous n’avons pas fait de
déclaration à la police, j’avais une convocation
et je ne voulais pas la rater. Je semblais passer tous les
tests de ce long examen de santé avec succès
; le dernier médecin me dit : « à votre
âge et avec vos varices, j’hésite, vous
en sentez-vous capable ? », je répondis : «
docteur, je n’ai pas d’enfant, et je crois que
je peux être utile ». Il en prit note et signa
les papiers. Je pouvais encore échapper à l’appel,
mais je lui fis confiance pour prendre la bonne décision.
Je ne réalisais pas à cet instant combien il
me serait difficile d’être séparé
d’Harriet, j’y repensais souvent plus tard, avec
regret, mais je m’en remettais à Dieu pour m’aider
dans les mois prochains. Mon dernier souhait était
que mon corps ne soit pas ramené au pays.
Episode
3 : L'engagement (suite) "J’étais le plus âgé de la
compagnie, certains me surnom-mèrent « Pop »..."
Le
lendemain matin je n’assistais pas à l’appel
; le sergent vint me voir et me demanda pourquoi j’étais
couché, il me toucha le front, j’étais brûlant,
aussitôt une ambulance m’emmena chez le médecin.
Il était presque midi et la salle d’attente était
pleine. Je me couchais sur le sol et personne ne me prêta
attention. On m’appela vers 14 heures pour la consultation.
Le docteur prit ma température et s’exclama : «
pourquoi est-ce qu’on n'a pas envoyé cet homme aux
urgences !». Je ne me rappelle plus de rien ensuite ; je me
réveillais le 24 décembre, l’infirmière
me dit que j’avais attrapé une bonne pneumonie. Ma
température était monté à 41° C,
« nous avons failli appeler votre famille » me dit-elle.
Je fus très bien soigné, on me prescrit le vieux traitement
efficace où l’on respire la vapeur d’un percolateur,
avec une serviette sur la tête.
L’entraînement de base me semblait parfois peu adapté,
le manuel avait dû être écrit par quelqu’un
qui n’avait jamais fait la guerre. A part apprendre à
manier le fusil M 1, il était tout juste bon à faire
des soldats d’opérette. Je doute qu’aucun des
sous-officiers ait jamais participé à un combat. Est-ce
que le but de l’entraînement était de savoir
faire un lit au carré, de ranger chaque article à
sa place dans l’armoire, de garder les baraques propres ?
Est-ce qu’on s’entraînait pour savoir défiler
et entretenir le foyer en bons petits maris; on ne savait même
pas comment creuser un trou pour s’abriter - le véritable
entraînement commence face à l’ennemi, chacun
utilise sa cervelle et son bon sens, personne ne s’occupe
de savoir si vous portez une casquette, un casque ou si vous êtes
tête nue.
L’entrainement
Dans le train qui me ramenait de Detroit, il y avait plusieurs compartiments
occupés par des gars originaires de différents endroits
du Michigan. On étaient sept de Bay City, parmi nous il y
en avait un qui n’avait qu’un poumon, il en était
à son troisième examen médical et avait enfin
été accepté. Il y avait beaucoup de visages
tristes dans le groupe. Le seul moment intéressant du voyage
fut un arrêt du train en Georgie pour nous dégourdir
les jambes. Je regardais les ramasseurs de coton travailler, le
dos courbé sous le soleil, et je me demandais s’ils
échangeraient leur place avec nous. Le train nous amena à
Camp Blanding, en Floride, où nous allions suivre seize semaines
d’entraînement de base. On arriva à midi, juste
avant le déjeuner. On nous guida jusqu’au mess où
un sous-officier nous accueillit, un petit homme qui hurlait : «
répétez bon sang, répétez, répétez
! ». Il se présenta comme le sergent responsable du
mess, « personne, ici, ne gâche la nourriture, vous
mangez ce que vous prenez, bon sang de bon sang ! ». Je l’observais,
il me semblait que s’il ne jurait pas comme ça tout
le temps personne ne le remarquerait. Peut-être qu’il
travaillait dans la cuisine d’un restaurant dans le Sud avant
de s’engager.
J’étais le plus âgé de la compagnie, certains
me surnommèrent « Pop ». J’étais
décidé à faire de mon mieux. Je ne me suis
jamais fait porter malade alors que beaucoup, plus jeunes que moi,
ne s’en privaient pas. Le 21 décembre nous étions
sur-le-champ de tir, et j’étais dans la fosse depuis
plus d’une heure. Il faisait chaud mais l’endroit était
froid et humide, je suis tombé malade et je fus incapable
de rentrer au camp à pied. On me ramena en Jeep et je n’ai
pas pu assister au spectacle qu’il donnait ce soir là.
Episode
4 : L'engagement (suite) "On a fait nos adieux à Miss Liberty, alors
que New-York s’éloignait"
La
dernière permission et l’embarquement
Après l’entraînement de base, on nous a accordé
une permission de sept jours; le temps de trajet était inclus
dans la permission. Je profitais de chaque instant avec Harriet,
mais nous n’avons pas eu le temps d’aller voir papa
et maman dans le Wisconsin, ma permission était trop courte
; le moment du départ fut déjà là. De
retour à Camp Blanding on se prépara à partir
pour Boston, puis pour le Maine pour l’entraînement
d’hiver afin de nous habituer au changement de climat. Du
Maine, nous sommes partis pour New York pour quelques semaines,
où nous avons attendu l’embarquement. Nous étions
contents de partir, enfin ! On a embarqué sur un gros bateau
de transport, le chargement a duré plusieurs jours; puis
on a levé l’ancre à destination de l’Angleterre,
on a fait nos adieux à Miss Liberty alors que New-York s’éloignait.
Je reconnus d’autres gars du camp parmi les 15000 hommes à
bord, et je me demandais si on se reverrait jamais ensuite. On nous
servait deux repas par jours, je n’en manquais pas un seul,
certains étaient incapables de sortir de leur lit et je leur
ramenais à manger. Je collectais de l’argent et je
faisais les courses, parfois deux trajets par jour pour ramener
des cigarettes à quatre vingt dix cents la cartouche, et
des barres de friandises à soixante cents la boîte
de vingt quatre.
On se demande comment des milliers d’hommes passaient leur
temps à bord d’un bateau. Certains jouaient au poker
ou aux dés, les parties duraient jusque tard dans la nuit,
ils faisaient la sieste dans la journée. De temps en temps,
un groupe montait sur le pont pour faire des assouplissements et
des exercices pendant une dizaine de minutes. D’autres ne
faisaient rien de la journée, fumant des cigarettes, et réalisant
de surprenantes figures de fumée. D’après une
plaque sur la cloison du premier pont, le bateau s’appelait
le
USS Washington; c’était auparavant un bateau de passagers
qui sillonnait les mers d’Orient. C’était le
bateau de tête d’un convoi de cinquante huit navires.
J’étais fasciné par l’océan et
je passais des heures, nuit et jour, debout au bastingage, à
regarder les longs et plats pétroliers monter et descendre
comme des bouchons. A certains moments le bateau était complètement
submergé puis reparaissait de nouveau. Je me demandais comment
un homme pouvait rester sur le pont et résister aux énormes
vagues qui déferlaient. Avec un convoi de cinquante neuf
bateaux il y avait de quoi regarder.
Un matin on croisa un groupe de marsouins; ils bondissaient hors
de l’eau et replongeaient. Un jour je crus voir un périscope
de sous-marin tout près de notre bateau, fausse alerte. Un
autre jour on nous prévint par l’intercom : le Queen
Mary était en train de traverser notre convoi, tout le monde
se précipita sur le pont pour admirer ce splendide navire,
il n’était pas escorté et avançait beaucoup
plus rapidement que nous. Il était si proche qu’on
voyait les hommes à bord nous faire des signes. On apprit
par la suite qu’il y avait 25 000 hommes à bord et
qu’on y servait un seul repas par jour. La mer était
tantôt agitée, tantôt calme. Le premier dimanche
à bord, nous ne savions pas où nous étions,
mais c’était une belle journée ensoleillée
par une mer d’huile. Un prêtre dit un office aux hommes,
nombreux, rassemblés sur le pont, d’autres profitaient
juste du soleil et se reposaient. Je remarquais que le calice sur
l’autel ne tanguait pas, c’était une journée
particulièrement calme. On était périodiquement
informé par l’intercom du changement de fuseau horaire,
et qu’il fallait mettre nos montres à l’heure.
Au dixième jour de traversée, la terre réapparut
enfin, nous passions en vue de l’île de Man sur la côte
irlandaise.
L’ANGLETERRE
Episode 5 : L'Angleterre
"Les habitants nous regardaient passer en faisant
des petits signes de la main"
L’installation
à Camp Hidden
Notre bateau accosta dans la soirée à Liverpool. On
passa la nuit et toute la journée du lendemain sur le bateau;
le soir suivant on débarqua dans un épais brouillard,
on n’y voyait pas à cinquante mètres. On traversa
les voies jusqu’à un train qui nous attendait. Les
wagons avaient de petits compartiments avec deux banquettes face
à face pour six personnes, pas de place pour s’allonger.
On s’installa pour la nuit ; le son des sifflets et le bruit
« clicketyclack » des roues sur les rails nous signifiaient
déjà qu’on n‘étaient plus chez
nous. On ne pouvait rien voir à l’extérieur
car les fenêtres étaient passées au noir. Tout
le monde était fatigué, on s’assoupit, perdant
la notion du temps. Le train s’arrêta à l’aube
dans un village de campagne, on descendit pour attendre des bus.
Bien que chaudement habillés, avec nos vêtements de
laine et nos blousons coupe-vent, on sentait l’humidité
glacée de l’île. Les habitants sur les trottoirs
nous regardaient passer, en nous faisant des petits signes de la
main. Nous étions le 3 mars et les géraniums étaient
en fleurs. Les maisons de pierre et de briques étaient pittoresques.
Le printemps était précoce, tout était somptueusement
vert, le lierre grimpait aux façades des maisons, s’accrochant
aux murs grâce à de petites ventouses. Après
un assez long voyage, nous sommes arrivés à Camp Hidden;
il avait été installé par les hommes du génie,
des noirs, qui étaient arrivés bien avant nous. Il
était situé sur les terres de riches propriétaires
qui vivaient dans un manoir de quarante pièces dont le gazon
était impeccablement entretenu. Un grand troupeau de moutons
était gardé par des bergers; on se demandait comment
ils tondaient de telles surfaces d’herbe. On nous installa
dans de grandes tentes qui pouvaient abriter huit à dix lits.
Les allées étaient gravillonnées et des panneaux
rappelaient fréquemment l’interdiction de marcher sur
le gazon. La pelouse ôtée des allées était
proprement stockée, pour être remise en place un jour
prochain.
Des
tranchées avaient été creusées entre
les tentes, on ne savait pas trop à quoi elles servaient.
Les seuls bâtiments en bois étaient au centre du camp,
c’étaient les latrines; même pour y aller il
fallait rester dans les allées, interdiction de prendre des
raccourcis.
Tôt le matin, on voyait des hommes charger les bidons d’excréments
sur une carriole plate avec des roues de vélo; ils les vidaient
dans un puits creusé exprès. On ignorait comment étaient
choisis les hommes pour cette corvée, mais on l’a vite
découvert. Les tire au flanc qui se faisaient porter malades,
pensant être mis au repos à effectuer des tâches
légères, se sentaient rapidement mieux après
une journée de ramassage de fûts de quarante litres
de m… Le camp était surveillé par deux hommes
à cheval qui vérifiaient que tout était en
ordre et conforme aux désirs du propriétaire, et du
Gouvernement américain. Simoni, originaire du Michigan, était
asthmatique et se faisait fréquemment porter malade; je crois
qu’il a passé plus de temps à la section des
latrines que n’importe qui. Je ne me suis jamais fait porter
malade, j’aurais préféré mourir plutôt
que d’être consigné à ce genre de tâche.
Heureusement, on n’a pas recommencé l’entraînement
de base, on faisait des exercices, on se maintenait en forme et
on se familiarisait avec les armes. On était de plus en plus
prêt à l’action. On découvrit enfin à
quoi servaient les tranchées, quand des avions allemands
survolèrent le camp la nuit de la Fête des mères.
On a plongé dans nos trous. Les bombardiers allemands passaient
toujours à la même heure de la nuit. La plupart repartaient,
leur mission accomplie, mais beaucoup n’eurent pas autant
de chance et furent abattus. On regardait le spectacle depuis les
tranchées; les Anglais les attendaient avec de puissants
projecteurs qui striaient la nuit de leurs faisceaux; ils prenaient
un avion pour cible et l’abattait. Il y en a un qui atterrit
près du camp. On s’enthousiasmait comme des gamins
en voyant chaque avion descendu en flammes.
Episode
6 : L'Angleterre (suite) "J’étais affecté définitivement
à la Première division d’infanterie, 26e
régiment, Cie B"
Un
billet pour Londres
Le dimanche, il n’y avait nulle part où aller; à
deux kilomètres de la route il y avait une espèce
de cantine où deux vieilles dames vous servaient un beignet
et une tasse de thé sans sucre; pas de musique, rien pour
s’amuser, nous pouvions y écrire une lettre qu’elles
expédiaient pour nous. Un jour, mon nom et celui d’un
autre furent tirés au sort pour un week-end à Londres.
Tôt le matin suivant, on est allé chercher notre laissez-passer,
on nous annonça que le voyage était annulé;
à la place, on nous accorda une permission de 24 heures dans
la ville la plus proche. Muni d’une petite somme on a pris
le bus pour Swindon, une ville moyenne. Une fois sur place, on a
réservé une chambre d’hôtel, puis on est
parti découvrir la ville. C’était une expérience
inhabituelle de déambuler dans les étroites ruelles
pavées du quartier commerçant. Les « boutiques
à cinq ou dix cents » ressemblaient beaucoup à
celles de chez nous vingt-cinq ans plus tôt. Il y avait surtout
des magasins d’articles de première nécessité.
On est entré dans une boutique de sucreries, on était
les seuls clients, et désignant les bocaux sur le comptoir
de verre on a demandé des « haricots en gelée
»; la vendeuse nous a demandé nos tickets - sans tickets,
pas de sucreries. On a acheté des cartes postales et un journal
à trois cents ou un trupence. Les boutiques fermaient tôt
le soir, on se demandait à quoi la ville ressemblait à
la nuit tombée. Je discutais avec les gens dans la rue juste
pour entendre l’accent « british ». Je demandais
à un homme qui était ouvrier combien il gagnait, il
me répondit fièrement dix huit dollars par semaine
pour cinquante heures de travail. Je n’eus pas le cœur
de lui dire que c’était ce que je gagnais en une journée!
La nuit, il faisait très sombre, tout était passé
au noir et le calme régnait. Mais il y avait du monde dans
les rues, on entendait les rires de femmes et de soldats noirs du
génie qui étaient basés dans le coin. Brusquement
les sirènes d’une alerte aérienne retentirent
et tout le monde se précipita aux abris; ils étaient
interdits aux militaires, on a essayé d’aider les autres
à s’abriter. Une bombe allemande V1 isolée s’écrasa
à quelques blocs de là, détruisant un quartier
entier. Les pompiers et les ambulances arrivèrent rapidement
sur les lieux malgré la pénombre. Les Anglais étaient
entraînés à tout et réagissaient rapidement
à chaque fois de la meilleure façon. C’était
la première fois que nous étions confrontés
à un V1, c’était effrayant. Tard dans la nuit,
nous sommes rentrés à l’hôtel, une jeune
fille charmante entra pour nous apporter des serviettes et nous
demanda : « à quelle heure dois-je vous réveiller
? », Pete me regarda d’un œil interrogateur, «
je crois qu’elle nous demande seulement à quelle heure
elle doit nous apporter nos beignets et notre thé, ne te
fais pas d’illusions ! ». La nuit d’hôtel
coûtait quatre dollars, soit une livre, généreusement
on lui a laissé un dollar de pourboire. Ce voyage nous avait
distrait de la vie du camp, on avait côtoyé des gens
qui avaient, eux aussi, leurs problèmes quotidiens.
Le camp britannique
Un soir, à la fin du mois de mai, l’heure du spectacle
fut avancée d’une heure, ce fut le meilleur depuis
trois mois qu’on était au camp; ensuite, le premier
sergent appela vingt noms, le mien en faisait partie, on nous ordonna
de faire notre paquetage et d’être prêts à
partir pour 18 heures; on était réaffectés
à un autre camp situé à 25 kilomètres.
Dans le car on nous apprit que c’était dans un camp
britannique. Arrivés là, on a été accueilli
par un officier qui fit l’appel de nos noms d’après
une liste. Ensuite on nous demanda si on avait mangé, bien
sûr on répondit en chœur : « non, monsieur
! ». On nous dirigea vers la cantine accompagnés par
un sergent. Il était environ 21 heures, le réfectoire
était déjà nettoyé et on nous installa
à la première table près de la cuisine. Le
sergent se présenta et nous informa qu’il était
responsable du mess. Il nous dit : « prenez tout ce que vous
voulez mais vous avez intérêt à tout manger
! ». On prit un plateau et des couverts, le cuisinier avait
la plus grande louche que j’ai jamais vue, il la remplit et
la retourna sur nos plateaux, « c’est tout ! »
dit-il, on se regarda, cherchant en vain un morceau de pain, quelques
boulettes de hachis de viande, une tasse de café ou de thé.
Personne ne se plaignit et, avec le sergent planté à
coté de nous, on a vidé nos assiettes de choux rouges.
On a eu de la chance que le réfectoire était déjà
lavé; on aurait pu nous demander de le nettoyer à
nouveau. J’aurais aussi pu dire que je n’avais pas faim,
mais je préférais mentir avec les autres. Une fois
terminé notre repas, on nous a indiqué nos couchettes.
La nouvelle affectation
Le nouveau camp ressemblait beaucoup au précédent
mais en beaucoup plus grand. Il y avait de grandes tentes et les
baraques du mess étaient en bois. Le deuxième jour
de notre arrivée on a été rassemblé
sur une immense place, on était des milliers alignés.
Les officiers, juchés sur une plate-forme centrale, utilisaient
une corne pour nous guider vers plusieurs zones, où nous
attendaient d’autres officiers; chaque officier était
désigné par une lettre A-B-C-D-E ou F. Nos noms et
nos numéros de matricule étaient appelés, et
une lettre de A à F nous était attribuée nous
indiquant notre emplacement, puis l’officier vérifiait
notre nom sur sa liste. Je ne reconnus personne du camp précédent
dans mon groupe, j’étais affecté définitivement
à la Première division d’infanterie, 26e régiment,
compagnie B. Pendant notre séjour au camp, nous avons fait
plusieurs exercices d’entraînement. On nous appelait
à toute heure du jour et de la nuit avec le paquetage complet
et le sac de couchage; on embarquait dans des camions qui nous conduisaient
au port de Southampton. On faisait quelques tours puis on rentrait.
Nous savions qu’un jour ce ne serait pas un exercice mais
le vrai départ; mais pour l’instant personne ne savait
quand.
LA
FRANCE
Episode 7 : La France "A un moment, sans le réaliser immédiatement,
je vis la moitié d’un corps, flottant dans l’eau..."
Le
Jour J
La nuit du 4 au 5 juin 1944 nous étions couchés tout
habillés, comme on en avait reçu la consigne, paquetage
prêt. Je ne sais plus quelle heure il était mais un
bruit puissant, au-dessus de nos têtes, nous réveilla.
On se précipita dehors, il faisait une nuit noire et on entendait,
sans les voir, les avions qui passaient dans le ciel. Les vibrations
étaient si fortes qu’on les ressentaient jusque dans
nos os. L’appel du rassemblement retentit, nous savions que
cette fois ce n’était pas un exercice. On grimpa dans
les camions, qui nous emmenèrent au port. Il y avait deux
fourgons de la croix rouge et des jeunes femmes nous accueillirent,
elles distribuaient des beignets et du café chaud. J’entendis
le type devant moi demander : « combien on peut en prendre
? », l’infirmière répondit : « prenez-en
autant que vous voulez ! », et à voix basse elle lui
conseilla d’éviter d’en manger. Je me souvins
des traversées sur le lac Michigan, et jamais je ne prenais
de beignets ! Je demandais du café et un peu de sucre. Sur
le bateau on choisit une couchette. Il régnait un calme inhabituel,
pas de plaisanteries ni de conversations animées. On ne savait
pas quand on allait lever l’ancre, on ne nous donnait aucune
information car personne ne savait rien. Je m’étendis
sur ma couchette et fermais les yeux, mes pensées allaient
vers Harriet, et un vrai lit. Au lever du jour, j’entendis
des copains dire qu’ils n’avaient pas fermé l’œil.
On passa encore une journée entière à bord,
le bateau était encore à quai au soir du 5 juin. On
nous avait donné un sac de papier doublé, on devinait
à quoi il servait pas besoin de nous le dire. Le bateau prit
enfin la mer dans la nuit, cette fois on comprit où on allait.
A l’aube, on découvrit la mer recouverte de navires
de toutes sortes. Il y en avait un, énorme, marqué
d’une croix blanche. La mer était déchaînée,
les hommes vomissaient; certains n’avaient pas le temps de
prendre leur sac. Le chemin pour monter dans les barges était
un peu glissant, c’était à rendre malade mais
j’ai évité de vomir. On étaient quarante
ou soixante, debout, dans la péniche qui filait vers la plage.
C’était l’enfer; des milliers de canons tiraient
des navires sur la côte, et de la côte sur nous. Le
ciel était rempli de bombardiers qui lâchaient leurs
projectiles ; on voyait des bateaux, touchés par un obus,
couler en quelques minutes. L’un, à moitié submergé,
avait un drapeau et des marquages polonais. Le nôtre n’a
pas été touché, mais dès qu’on
atteignit la plage on se heurta à des obstacles d’acier
en forme de croix, il fallait les franchir et on espérait
qu’ils n’étaient pas minés. On débarqua
sur la plage, à moitié en nageant, en tenant nos armes
au sec au-dessus de nos têtes.
Certains,
de plus petite taille, avaient de l’eau jusqu’à
la poitrine, ils avaient besoin d’aide. A un moment sans le
réaliser immédiatement, je vis la moitié d’un
corps, flottant dans l’eau, mais pour la grâce de Dieu,
moi, j’étais encore entier. A ma droite, il y avait
des fusils et des équipements entassés. On était
cloué par le feu de l’ennemi.
Les tirs venaient de plusieurs blockhaus, des masses de béton
de deux mètres d’épaisseur avec des meurtrières
qui crachaient le feu. Nos bombardiers les ébranlaient et
forçaient l’ennemi à les évacuer, on
avait qu’à les recevoir à coups de fusil. Il
nous a fallu plusieurs jours pour atteindre le premier village.
Je crus que c’était Cherbourg, il y avait les corps
de plusieurs de nos gars, tués, dans les rues. Il fallait
combattre maison par maison à la recherche de l’ennemi;
et ce fut comme ça à travers toute la Normandie. Avec
la chaleur de ce 7 juin, nos uniformes mouillés séchèrent
rapidement, mais ce n’était pas ce qui nous préoccupait
le plus. L’ennemi était partout, éparpillé
par petits groupes, parfois un seul homme, des soldats sacrifiés
qui nous tiraient dessus pour nous retarder. Les églises réduites en cendres
On progressait enfin vers l’intérieur, accrochés
à nos tanks ; en passant à proximité d’un
bâtiment en bois, des femmes accoururent vers nous en hurlant,
un char allemand avait tiré sur l’école et tué
plusieurs enfants; une autre femme me tendit deux bouteilles de
vin qu’on se partagea avant d’entrer dans le village.
Juste après avoir traversé un pont, on aperçut
le blindé allemand embusqué derrière une maison;
les nôtres l’arrosèrent d’obus, les Allemands
évacuèrent leur tank sous notre feu, je crois qu’il
y en a un qui s’est échappé. Un matin on vit
un vieil homme sur une colline qui nous fit signe d’arrêter.
Il nous raconta qu’un officier allemand ayant été
retrouvé mort, et le responsable n’ayant pas été
arrêté, les Allemands avaient fusillé tous les
habitants. Une femme, qui serrait encore son bébé
mort, étaient allongés dans la rue, morts, un autre
enfant de trois ans tué à côté d’elle.
Le vieil homme nous indiqua le clocher d’une église
où une mitrailleuse allemande était postée,
nos chars l’incendièrent. En s’approchant on
vit un prêtre et plusieurs femmes qui transportaient des objets,
arrachés à l’église en feu. Ils nous
acclamaient en faisant des signes, on ne faisait pas feu volontairement
sur les églises mais l’ennemi s’installait souvent
dans les clochers. Dans un autre village, deux d’entre nous
s’approchèrent d’une grande église dont
le toit était détruit, et n’en crurent pas leurs
yeux : un prêtre donnait une messe dans les ruines; je m’agenouillais
et je sortis.
Episode
8 : La France (suite) " Et quand vous aviez peur, vous creusiez avec vos
mains..."
Monique,
la petite française
J’étais abrité derrière un muret de pierre,
dans un bourg, quand une petite fille accourut vers moi sortant
d’une chaumière en pierre. Elle arriva en martelant
le sol avec ses sabots, j’avais mon dictionnaire de poche
à la main pensant que j’allais en avoir besoin. Elle
me toisa de sa petite taille et me demanda pourquoi j’avais
trois grenades ; à ma grande surprise, elle parlait en anglais.
Je lui répondis que j’en porterais plus si elles n’étaient
pas si lourdes sur ma poitrine. Je lui demandais où elle
avait apprit à parler anglais et elle me répondit
qu’à l’école catholique tout le monde
l’apprenait. Elle dit qu’elle avait dix ans et qu’elle
était en cinquième année. Elle me dit aussi
qu’on avait enseigné aux enfants ce qu’il fallait
faire quand ils trouvaient une grenade, américaine ou allemande.
Je lui demandais son nom et son adresse et je promis de lui écrire
si je le pouvais.
On remonta sur les blindés et on repartit. Juste après
avoir quitté le village, une quinzaine de gosses qui étaient
au bord de la route nous firent des signes, on stoppa pour discuter
un moment avec eux. Barubie était le seul qui parlait français,
on écoutaient sa traduction. Après cinq minutes les
chars se remirent en route. Barubie était encore penché,
serrant des petites mains, quand une grenade se décrocha
de sa poitrine tombant sur le sol au milieu des enfants. On est
resté pétrifié, trop tard pour sauter, Barubie
hurla en français : « attention explosifs ! ! ».
On vit un enfant la ramasser et les autres se rassembler autour.
Barubie suppliait à haute voix : « Seigneur, ne laisse
pas faire ça ! ». Nos prières avaient été
entendues, Dieu merci, car on n’entendit pas d’explosion.
Fatigué
et assoiffé
Il faisait une chaleur torride cet après-midi là,
on traversait un gros bourg. On s’arrêta pour une pause,
je m’étendis sur l’herbe devant une église.
Une femme cria et je vis un prêtre qui se penchait vers moi,
il tendit une tasse vers mes lèvres; j’avalais une
gorgée et je mis à tousser et à cracher. Le
prêtre sourit et dit « Cognac »; je hochais la
tête et lui demandais de l’eau, montrant ma gourde vide;
il la prit et la ramena pleine. Je dû courir pour rattraper
la compagnie qui était déjà repartie, je leur
fis un signe d’adieux et leur criais « merci ».
Je pensais au Christ auquel on donnait à boire.
En progressant, un jour, comme un vol de corbeaux, on passât
devant une vieille maison de pierre. A la porte, une femme tenait
une large miche de pain dans une main, et un couteau dans l’autre.
Elle découpa maladroitement une tranche et étala dessus
du saindoux qu’elle prit dans un pot, et nous la tendit. Cela
faisait des mois qu’on avait pas mangé du pain, il
avait le même goût que celui que maman faisait cuire,
le saindoux était meilleur que le beurre d’après
ce que je me souviens.
Une autre fois, alors qu’on traversait un bourg, fouillant
chaque maison à la recherche de l’ennemi, Eddie et
moi on entra dans une petite maison, elle était vide mais
sur la table il y avait un repas non terminé : de la viande
dans une assiette, du pain et deux petites tasses de cognac. On
s’assit pour finir ce que l’ennemi nous avait laissé
en fuyant. Je ramassais les deux petites tasses que j’ai pu
ramener chez nous. La mère de Marcia les trouva si jolies,
que Harriet demanda à ce qu’on les lui donne. Elle
nous dit plus tard qu’elle racontait souvent aux amis mon
histoire de la maison française, en montrant les petites
tasses.
Episode
9 : La France (suite) " On pouvait la voir venir vers nous, c’était
une bombe volante V1, la lueur rouge du réacteur était
allumée..."
Creuser
pour survivre
Je ne sais pas pourquoi on les appelait terriers de renard, est-ce
qu’un renard creuse son terrier? Je l’ignorais mais
je savais le pourquoi et le comment d’un trou. Quand nous
étions en Floride, on ne pouvait pas creuser de trou, car
à trente centimètres de profondeur on tombait sur
du sable blanc et de l’eau. Mais ensuite, en Europe, on en
a creusé des trous, parfois jusqu’à trois dans
la journée, sans toujours les utiliser. Creuser était
une question de vie ou de mort, on était plus en sécurité
à un mètre sous le niveau du sol qu’au-dessus
sous le feu ennemi; les Allemands creusaient aussi beaucoup. Quelle
était la meilleure méthode? Certainement avec la pelle
de campagne que certains d’entre nous portaient sur le sac
à dos, et que d’autres regrettaient d’avoir abandonnée,
ou avec la fourchette et le couteau de la gamelle, et quand vous
aviez vraiment peur vous creusiez avec vos mains, cela nous est
arrivé quelques fois. Parfois, il fallait creuser sous le
feu ennemi, et même pendant la nuit si on devait rester là
jusqu’au lendemain. Plutôt qu’à des renards
on ressemblaient à des taupes. A de nombreuses reprises on
est tombé sur des trous creusés par les Allemands,
on les occupait parfois pour une nuit. Une fois, Eddie Miller et
moi on en a trouvé un, profond de deux mètres, assez
large pour que deux hommes y rampent et s’y tiennent allongés,
mais on ne pouvait pas bouger et le sable tombait sur nos visages.
Parfois, avant d’utiliser un trou conquis, il fallait en extraire
les cadavres ennemis. Une fois, on est resté cloués
dans le même trou par le feu ennemi pendant onze jours. On
avait traîné un corps à proximité, la
puanteur était si forte que j’ai sacrifié mon
unique imperméable pour le recouvrir. Imaginez l’odeur,
coincés pendant onze jours, sans prendre une douche ou simplement
enlever ses chaussures.
La
contre attaque allemande
Creuser un trou dépendait de la nature du terrain, des circonstances
et du temps que l’on passait au même endroit. Le trou
était un abri contre les éclats de mortier et les
balles de mitrailleuses; c’était souvent une question
de survie, mais il pouvait parfois se transformer en tombe. Le mieux,
c’était le trou pour deux hommes d’un mètre
de large, on se sentait en sécurité. Les Allemands
creusaient des trous comme ceux là, on leur en étaient
reconnaissants - enterrés avec une bonne prière…
Un deuxième lieutenant qui n’osait pas sortir du sien
est resté plusieurs jours rien manger.
Dans cette région on venait de rebrousser chemin sur deux
kilomètres pour trouver un camion cantine et ramener des
rations. On creusait le long d’une haie, car on devait faire
face à une contre attaque de chars allemands. C’était
la canicule, tout le monde se mit à creuser un trou profond,
je n’avais pas de pelle et j’utilisais mes couverts
de campagne. Heureusement le sol était argileux et on retirait
la terre par couches. En une heure, chaque homme avait creusé
un trou assez large et profond pour s’y accroupir. On était
prêt à sauter dedans au premier bruit de tank. Jusqu’à
quel point étions-nous en sécurité? C’était
mieux que rien face à une attaque de blindés faisant
feu de leurs mitrailleuses. Heureusement, la contre attaque allemande
ne s’est pas produite, et nous sommes restés là
pendant huit jours. Par contre les avions allemands savaient que
nous étions là, et chaque jour vers midi plusieurs
chasseurs nous mitraillaient volant en rase motte. Je n’oublierais
jamais le bruit des balles qui frappent le sol, car les avions passaient
si bas qu’on pouvait voir le pilote et le mitrailleur. Le
troisième jour, tout le monde s’est mis à tirer
sur eux. Le cinquième jour, on a assisté à
un combat à mort entre un de nos chasseur et un avion allemand.