Juin
1940, il guettait
les Allemands par la route de Caen, ils sont arrivés par la
Bretagne; en juin 1944, il attendait les Anglais encore par le nord,
et ils sont arrivés par l'ouest. Mais Pierre Queruel n'était
plus là , chassé de Villers-Bocage
avec sa famille
par les terribles bombardements alliés, puis évacué
sur ordre des Allemands...
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Régional de Basse-Normandie/National Archives USA
La
défaite et l'occupation, Todt vient enlever la statue de Richard
Lenoir
Dans
la population, on disait ça. On savait qu’ils
allaient arriver quand on a vu les raffineries du
Havre brûler, on voyait la colonne de fumée
depuis Villers-Bocage. On les attendait par la route
de Caen, et ils sont arrivé par le bas du bourg,
par la Bretagne, ils avaient encerclé la Normandie.
Avant, on avait vu descendre les Belges, les Anglais,
puis les Français, tout le monde se sauvait.
J’ai un oncle qui venait des Ardennes, son capitaine
lui a dit : «vous n’habitez pas loin d’ici,
rentrez chez vous ! », il habitait près
de Vire, il est resté à la maison, il
n’a pas été fait prisonnier.
Les
Allemands étaient bien habillés, impeccables,
disciplinés, ils marchaient au pas en rangs,
ils chantaient « Heili, heilo ! », ils
avaient beaucoup de matériel, c’était
autre chose que l’armée française.
Ils ont occupé l’école, les douches,
les bâtiments publics… La troupe logeait
dans les bâtiments publics, et les officiers
chez l’habitant. Des officiers allemands sont
venus visiter les maisons avec le maire. Nous avions
une maison avec deux étages, au premier c’était
nos chambres, le deuxième servait de grenier
de réserve, ça n’était
pas assez bien pour eux ils n’ont pas voulu
loger chez nous. A côté il y avait un
agent d’assu-rance, ils ont logé un officier,
la bonne cirait les bottes. Le maire et les instituteurs
ont cherché d’autres locaux pour l’école,
comme la maison de retraite, la salle de mariage à
la mairie, le dispensaire… On était dispersé.
J’étais en fin d’études,
le maire a proposé de s’installer dans
la salle paroissiale du curé ; quand on est
arrivé le maître a voulu faire enlever
le crucifix, le curé a refusé, on est
parti ailleurs. Les Allemands avaient une discipline
de fer. Sur la place, dans la halle aux Rats, il y
avait un régiment d’artillerie, ils sortaient
les canons tous les jours pour les nettoyer. On était
toujours à traîner autour d’eux.
Mes parents n’étaient pas germanophiles.
On écoutait la radio, c’était interdit
et les postes ont été ramassés en 1943.
Les gens montaient des postes à galène, ils
branchaient ça sur le téléphone. Mon
père était épicier, ma mère tenait
le magasin ; mon père travaillait à côté,
il faisait du charbon de bois pour les gazogènes, les
camions roulaient au gazogène. Mais pendant la guerre
l’épicerie, c’était moyen. Il travaillait
pour un négociant en charbon de bois ; il avait avec
lui deux jeunes gens qui étaient requis pour travailler
en Allemagne, et qui se cachaient. Sur la place, il y avait
une grande statue de Richard Lenoir, l’entreprise Todt
est venue enlever la statue, il récupérait le
bronze pour faire des canons, un employé a eu la main
écrasée par la statue. Les résistants
ont fait sauter un train de permissionnaires allemands entre
Lisieux et Caen à deux reprises, à partir de
ce moment, il a fallu monter la garde sur les voies ferrées.
Tous les hommes des pays ont été réquisitionnés
à tour de rôle pour garder les voies entre Cherbourg
et Paris. Tous les soirs, vers sept ou huit heures un camion
ramassait les hommes dans les communes, à tour de rôle,
sans armes sous la direction des Allemands. Ils emmenaient
du calva, et ils revenaient tous « pompettes ».
Il y avait quelques résistants dans le canton, six
ou sept. À la gare, il y avait un chef de gare français
et un chef de gare allemand, une secrétaire de mairie
française et une secrétaire allemande, la gendarmerie
française et la gendarmerie allemande, tout était
doublé. Un jour, l’officier allemand qui travaillait
avec elle, dit à la secrétaire de mairie française
: « Madame Marguerite, je quitte Villers-Bocage, et
je vous avertis que mon remplaçant ne sera peut-être
pas aussi gentil que moi ! », c’était pour
lui faire comprendre de se méfier ; il avait du s’apercevoir
qu’elle donnait des tickets aux résistants. Elle
a fini par se faire arrêter et elle a été
déportée en camp de concentration.
Résistance,
déportation, arrestations
Dans
notre pays, on l’a su après, l’agent
d’assurance, un marchand de grain, le secrétaire
de mairie, le châtelain, et l’électricien
faisaient partie du réseau de résistance.
On pensait même que l’électricien
était un collaborateur, vu qu’il était
toujours fourré avec les Allemands, qui l’ont
fusillé après. On se méfiait de
tout le monde. Un jour, j’ai fait une chose, j’ai
volé la paye d’un soldat allemand. Les
Allemands avaient quartier libre à cinq heures
du soir, ils venaient à l’épicerie,
je les ai vus plusieurs fois. Une fois, je me baladais
dans le bourg avec un copain, on voit trois ou quatre
Allemands sortir d’un magasin, on les suit et
à un moment l’un d’eux fouille ses
poches et quelque chose tombe ; il avait perdu sa solde
en monnaie d’occupation allemande. On l’a
ramassée, on s’est acheté des bonbons,
des pétards à bouchon, et un furet pour
aller à la chasse. On allait en campagne et on
rattrapait des lapins. On a même été
chasser dans les bois du château, le garde chasse
nous avait vu avec ses jumelles, et on a juste eu le
temps de ramasser le furet et de se sauver. Mes parents
n’ont rien su, mon copain avait une petite ferme
et l’on mettait le furet dans un clapier près
des lapins.
Il y avait des restrictions, en campagne on avait le
beurre, le fromage, le pain plus facilement, des propriétaires
abattaient des animaux, on donnait nos lapins aux petites
grandes mères qui n’avaient rien. Sur la
place, il y avait de grosses charrettes pour transporter
le grain – des charrettes à gerbe avec
de grandes roues. On en avait transformé une
en char d’assaut. On l’avait habillé
avec des branches et des fils de fer, et on avait installé
un gros tuyau de poêle pour le canon. J’ai
acheté des pétards à corbeau, on
les mettait dans le tuyau et on allumait la mèche,
c’était la « petite guerre »,
les Allemands rigolaient. Au château de Villers
logeaient des pilotes qui partaient bombarder l’Angleterre
à partir de l’aérodrome de Carpiquet.
Ils avaient leurs chauffeurs, quand ils revenaient de
mission, ils passaient au-dessus de Villers et les chauffeurs
partaient aussitôt les chercher à Caen.
Une fois un avion allemand a été pourchassé
par un Anglais et s’est écrasé derrière
le château, on a été voir, on a
vu les cadavres des pilotes allemands accrochés
dans les arbres. En 1943, on voyait passer les forteresses
volantes qui partaient bombarder l’Allemagne.
Une fois, une forteresse en difficulté au retour
d’une mission a atterri sur le ventre entre Villers
et Amayé, les Allemands sont arrivés aussitôt,
mais la résistance a eu le temps de récupérer
les treize aviateurs et les a cachés dans une
ferme. Ils voulaient passer en Espagne. Le gars qui
les a ramassés a fini fusillé. Les Allemands
ont démonté la forteresse en morceaux
et l’ont embarqué a la gare de Villers
sur des wagons, nous on y était et ils voulaient
nous faire croire que c’était un avion
allemand. Le châtelain, qui avait hébergé
les aviateurs a été arrêté
par la gestapo, son jardinier les a vus arriver en traction
noire, il l’a prévenu mais le châtelain
ne l’a pas écouté et a été
emmené, on ne l’a jamais revu. Notre électricien
de Villers qui faisait de la résistance faisait
transporter les messages à Bayeux par son apprenti,
un gamin, les messages étaient cachés
dans le guidon du vélo, une fois il a même
transporté un poste émetteur d’une
ferme à l’autre sans le savoir. En 1943
un matin, la Gestapo et des Français ont arrêté
six résistants, ils ont été fusillés
à la prison de Caen au moment du Débarquement,
les corps n’ont jamais été retrouvés.
Il y avait une gare importante à Villers-Bocage,
et un important marché aux bestiaux. ; une ville
avec environ 1500 habitants, Tous les mercredis, un
ou deux trains partaient pour les abattoirs de La Villette
à Paris, les Allemands se servaient sur les quais,
ils embarquaient leurs matériels et partaient
pour le front russe. On allait assister à tout
ça. Ils n’aimaient pas les Russes –
russki -, leurs copines françaises venaient les
voir à l’entrée de la gare. Je n’en
ai pas vu, mais je crois qu’une ou deux ont été
tondues à la Libération. Mais beaucoup
sont parties au moment du Débarquement et ne
sont jamais revenues.
Mardi
6 juin 1944, c'est le Débarquement, nous attendions l'arrivée
des Anglais
C’était
une journée apparemment normale, sauf un bruit
lointain qui nous avait réveillé vers
six heures du matin, comme un roulement de tonnerre
continu. Dans les jours précédents, on
avait vu voler beaucoup d’avions anglais. Mais
il n’y avait plus d’Allemand à Villers-Bocage.
Un dimanche, ils étaient venus mitrailler notre
château d’eau, ils l’avaient transformé
en écumoire, l’eau coulait de partout,
pour rien, les Allemands étaient ailleurs. Au
château des Clermont-Tonnerre, il y avait des
ingénieurs allemands en pension, ils étudiaient
le terrain pour installer des bases de V1 et de V2.
Au moment du Débarque-ment, ils étaient
encore à Villers-Bocage, mais ils sont partis
le matin même. Le châtelain m’a raconté
qu’avant de partir il leur avait dit adieu, mais
eux ont répondu : « détrompez vous
Monsieur, au revoir, nous reviendrons, avec nos fusées
nous allons gagner la guerre ! ».
On s'est levé comme d’habitude pour prendre
le petit déjeuner et on est parti à l’école
pour neuf heures. J’avais passé mon certificat
d’étude huit jours auparavant. L’école
se trouvait place de la mairie dans l’hôtel
de ville depuis 1940 ; les bâtiments scolaires
entre la route de Vire et la route d’Aunay-sur-Odon
étaient occupés par l’armée
allemande. Sur le chemin tout était calme, avec
toujours le bruit de la canonnade, à l’hôtel
de ville notre classe de fin d’études garçons
occupait la salle de mariage. Il y avait beaucoup d’effervescence
à l’école, on parlait d’un
débarquement sur la côte ; notre maître,
monsieur Lerebourg, nous a rassemblé au bas de
l’escalier pour la rentrée dans la classe,
qui se trouvait au premier étage. Il a tenté
de nous expliquer les événements en rapport
avec ce roulement lointain vers la côte, et décidé
de nous renvoyer chez nous ; quelques élèves
ont demandé si on pouvait récupérer
nos cartables restés en classe, le maître
a refusé, nous signalant que d’ici quelques
jours tout allait revenir à la normale.
Hélas,
plus tard j’ai regretté, parce que tous nos
cartables ont brûlé avec l’hôtel
de ville ; le mien, mon père me l’avait offert
pour mon certificat d’études. Donc, retour
à la maison. Dans la rue principale, toujours le
calme, sans aucune activité militaire, heureux de
ne pas avoir d’école mais tout de même
un peu inquiet. Dans la matinée, avec le copain Paul
Boutrois nous sommes allé aux nouvelles chez Monsieur
Pottier, ancien marchand de croissants. Monsieur Pottier
habitait à l’angle droit de la route d’Epinay
face à l‘hôtel du Vieux puits qui correspond
à l’heure actuelle au café de la Liberté,
c’était place Richard Lenoir où nous
habitions également. Le Débarquement était
confirmé, nous attendions l’arrivée
des Anglais, regardant vers le haut du bourg. Dans la matinée
les chasseurs bombardiers ont surgi à basse altitude,
l’un d’eux est passé très bas
au dessus de nos têtes. Nous étions place Richard
Lenoir, l’avion se dirigeait vers Villy-Bocage, nous,
gamins, avions l’impression qu’il allait atterrir
quelque part dans cette direction. Aussitôt, avec
mon copain Paul, nous avons pris
la direction de Villy. Pas d’avion en vue, nous avons
poussé jusqu’à Fains mais nous sommes
restés bredouilles, sans avoir rencontré ni
Anglais, ni Allemand. Sagement nous sommes revenu à
Villers auprès des parents inquiets. La fin d’après
midi a été calme, le père est rentré
de son travail à Saint-Louet-sur-Seulles. Il travaillait
à la démolition d’une vielle maison
pour récupérer les pierres (elle est toujours
à l’heure actuelle en l’état du
6 juin 1944). Le père Queruel travaillait à
la journée chez les particuliers pour des petits
boulots : casser le bois, du jardinage, du batelage, et
brûlage de charbon de bois… Maman tenait le
magasin dans la journée. Et toujours ce grondement
venant de la mer. Les parents, assez inquiets, nous faisaient
des recommandations, nous étions trois enfants, une
fille et deux garçons.
Mercredi 7 juin, les bombes sur Villers
Le
mercredi matin, pas d’école. Nous avons
pris le petit déjeuner tous ensemble. Papa est
reparti au travail chez monsieur Lerebourg, mon instituteur
expulsé de l’école habitait rue
Jeanne Bacon dans un pavillon. Dans la matinée,
je suis reparti aux nouvelles chez les Pottier, de l‘angle
de leur maison on avait vue sur la grande rue en enfilade,
aussi bien vers Caen que vers Vire ; nous attendions
toujours les Anglais par le haut du bourg. Beaucoup
de rumeurs circulaient et toujours pas d’Anglais.
Pendant ce temps, mon petit frère André
était resté à la maison assis auprès
de la cuisinière, tremblant de peur. Il y avait
très peu de clients au magasin, le marché
du mercredi n’ayant pas eu lieu. En début
d’après midi, des soldats allemands remontaient
vers le haut du bourg en file indienne, tous recouverts
de branchages. L’après midi, je me trouvais
dans notre cour derrière la maison, pour la première
fois j’aperçu deux avions qui lâchaient
des bombes, instinctivement j'avais courbé l’échine
et enveloppe ma
tête
de mes deux bras et j'étais rentré à
la maison en criant ; quelques secondes après, plusieurs
explosions, ce fut un bruit effrayant. Les bombes lâchées
au dessus de la maison explosaient sur la gare, à huit
cent mètres de la maison, quelle frousse ! Peu de temps
après le père était rentré de
sa corvée de jardinage ; chez Monsieur Lerebourg tout
le monde était inquiet. Le soir, vers cinq heures,
ce fut l'apparition des premiers blindés allemands,
venant du bas du bourg et remontant la rue principale jusqu’au
niveau de la halle aux grains. Ils ont traversé la
place Richard Lenoir, et sont passé juste devant notre
magasin, ils ont filé vers la route de Saint-Louet-sur-Seulles.
Du mercredi 7 juin au samedi 10 juin nous avons eu droit à
ces convois en route vers le front. Le soir, on a dîné
en famille, papa parlait de faire des réserves d’eau
potable et de préparer quelques paquets, sur les conseils
de Monsieur Lerebourg ; il avait du en être question
pendant le jardinage.
Jeudi
8 juin, les blessés allemands
Toujours
le bruit de canon en direction de la mer. Papa était
resté à la maison ; le petit frère
était toujours mort de peur. Dans la matinée
avec le copain Paul, nous avons repris notre faction
chez Monsieur Pottier, des gens charmants. Après
les nouvelles, vraies ou fausses - « les Anglais
sont à Tilly ! » - nous étions
allé à la gare constater les dégâts.
La gare elle-même n’avait subi aucun dommage,
nous avions avancé vers les quais d’embar-quement
direction Aunay-sur-Odon. Juste après la grue,
la voie ferrée était détruite,
les rails en tire bouchon et des trous de bombes sur
le ballast. On avait vu passer des troupes allemandes
à pied et en bicyclette, qui montaient au front,
vers Bayeux, avec des feuillages pour se camoufler.
Puis on avait vu des véhicules chenillés,
ils sortaient à partir de cinq heures du soir,
et ils roulaient toute la nuit pour être tranquille.
Au début de l’après midi, je me
trouvais sur la place Richard Lenoir quand une auto
mitrailleuse allemande avait descendu le bourg et
s’était
arrêté à notre niveau, ils nous avaient
demandé où se trouvait l’hôpital,
l’officier était très nerveux, nous étions
un peu gêné pour répondre, car Villers
n’avait pas d’hôpital, je ne savais pas
qu’au château des Clermont Tonnerre les Allemands
avaient installé un hôpital depuis le 6 juin
; il y avait des moines chirurgiens et infirmiers, qui s’étaient
engagés mais ne voulaient pas combattre ; l’hôpital
était resté là presque un mois. Nous
les avions envoyé à l’infirmerie de l’hospice
; l’officier nous avait demandé de monter pour
leur montrer le chemin, c’était tout près.
Nous avons assisté au transfert de deux blessés,
dont un avec une plaie béante à la cuisse. C'était
les premiers blessés que je voyais, je n’en demandais
pas d’autre, j'étais rentré à la
maison aussitôt.
Dans le magasin, papa avait ramené l’ancien triporteur
du garage au cas où il faudrait partir. Le soir, nouveau
passage des convois allemands en direction de Saint-Louet.
Vendredi
9 juin, un carnage chez les Allemands
Ce
jour là, l’activité allemande était
plus intense, des troupes à pied, en vélo,
et toujours le bruit du canon. Mais ce fut une journée
sans histoire. En fin d’après midi un convoi
de chariots à quatre roues, tirés par
des chevaux était passé devant le magasin
venant de la route de Saint-Louet ; ils avaient traversé
la place Richard Lenoir et descendaient la grand rue
en direction d’Aunay-sur-Odon. Il y avait une
grande boulangerie allemande pour le secteur dans le
château de Villy Bocage, ils avaient dû
recevoir l’ordre d’évacuer et de
se replier vers l’arrière. Au passage,
les soldats nous faisaient un signe de la main en nous
disant « guerre finie ! » Le convoi était
assez important. Peut être une demi heure après
ce passage, des soldats allemands, installés
sur le grand trottoir en face du café Vignot,
avaient tiré
au fusil mitrailleur, sans l’atteindre, sur un avion
qui passait et se dirigeait vers la mer. Un moment après,
nous avons entendu un bruit de mitraillage vers le sud, les
avions avaient repéré le convoi hippomobile
sur la route d’Aunay, ça avait été
un vrai carnage, les chevaux affolés et blessés
avaient remonté le bourg au triple galop, traînant
derrière eux ce qui restait des chariots; le far West
en débandade, les chevaux étaient repartis vers
Villy. Une soirée inoubliable. Les Français
avaient été requis pour enterrer ce qui restait,
sur place. On se demandait comment ça allait finir,
certains pensaient que les Anglais serait là en deux
jours, il n’y avait qu’une vingtaine de kilomètres
jusqu’à la côte ; le grand hôtel
de Villers-Bocage avait même sorti le drapeau anglais
le mercredi matin, ils l’avaient rentré en vitesse.
Samedi
10 juin, nouveau bombardement sur Villers , on décide
de partir
On
sentait que le front se rapprochait, la vie du pays était
complètement arrêtée, tout le monde restait
chez soi et s’occupait des taches journalières.
Chez nous, les préparatifs de chargement du triporteur
étaient presque terminés (linge de change, café,
sucre, draps). J'allais toujours aux nouvelles chez Pottier.
Le samedi après midi, vers dix huit heures, la table
pour le souper était servie, comme tous les soirs j’avais
été chercher le lait chez Monsieur Baucher,
un épicier sur la route de Caen au carrefour de la
rue du marché. Maman mavait demandé d’aller
chercher du cidre chez Monsieur Vignot, un cafetier sur la
route de Saint-Louet. Au moment où j’arrivais
à la porte de notre magasin pour sortir dans la rue,
avec mes quatre litres dans un panier métallique, une
violente déflagration s'était produit, aussitôt
j'avais fais demi tour et j'étais revenu dans la cuisine,
de nouvelles déflagrations et j'avais vu les carreaux
voler en éclats ; j'avais vu la vaisselle sur la table,
balayée comme un fétu de paille. Je m'étais
réfugié dans la cage d’escalier, maman
avec mon petit frère s'étaient abrités
derrière un mur, mon père avec ma sœur
a un autre endroit derrière un autre mur. Enfin les
déflagrations s'étaient arrêtées.
Une désolation, de la poussière, nous avions
inspecté la maison, le rez-de-chaussée, puis
les étages, plus de fenêtre et des pierres partout.
Dans la rue les gens commencaient à sortir. J’entendais
un homme sur la place, qui criait en demandant des pelles
et des pioches. Avec papa nous nous étions dirigé
vers le sinistre, c’était juste derrière
chez nous sur la route de Saint-Louet, actuellement au niveau
de chez Monsieur Meuriot. La route était coupée
par un énorme entonnoir de bombe. La maison de Monsieur
Even, tout près, était détruite ; les
enfants Even, cachés desous les tonneaux dans leur
cellier étaient indemnes. On avait demandé des
pelles et des pioches pour les dégager. Il y avait
une Volkswagen allemande, avec des officiers, qui s’était
abritée sous un marron-
nier,
l’arbre avait été haché par les
éclats, eux étaient sortis de la voiture couverts
de poussière mais indemnes. Les Allemands étaient
venus reboucher la route, c’était un passage
pour les colonnes pour aller sur Juvigny-sur-Seulles et Tilly-sur-Seulles.
Après quelques instants sur place, nous étions
revenu à la maison retrouver maman, mon frère
et ma sœur. Papa avait décidé de partir
et de quitter Villers pour se réfugier en campagne
le soir même. Nous avions prévu un point de chute
au village de Gournay, à Villy-Bocage chez des amis.
La route de Saint-Louet était coupée et impraticable,
papa avait décidé de se rendre à Anctoville,
au village du Biéville chez d’autres amis.
Vers huit heures, avec le triporteur, nous étions partis,
on avait emmené Madame Hardy dont le mari était
prisonnier en Allemagne. Une autre voisine - Madame veuve
Huet - était en pleurs, elle était désolée
de rester toute seule, à cause de son âge elle
ne pouvait pas se déplacer ; pourtant nous l’aimions
bien cette grand mère. Elle fut accueillie au château
de Villers, où il y avait la Croix-Rouge. Nous avons
évacué par la rue Saint-Martin, une rue parallèle
à la route nationale qui descendait le bourg, direction
Anctoville via le moulin de Villers. Nous avons rencontré
notre docteur, tout surpris de nous voir quitter Villers.
Nous sommes passé au Haut de Saint-Louet, un peu plus
loin sur la droite du plateau, des tracts descendaient du
ciel lâchés par un avion. Les tracts conseillaient
aux gens des localités de quitter leurs maisons pour
se réfugier en campagne, signes de bombardements futurs.
En soirée, nous étions arrivé chez nos
amis qui nous avaient accueilli dans leur maison au Biéville.
Après le repas, des matelas avaient été
installés dans la cuisine qui était assez grande,
c’était la première nuit d’évacuation,
et quelle nuit, au matin des salves de coups de canon avaient
retenti, tout près de la maison où nous étions
, une batterie alle-mande s’était installée.
Dimanche
11 juin, première étape
Premier
dimanche hors de la maison en évacuation, quel changement,
il avait fallu s’organiser pour les repas. Dans la matinée,
papa était retourné à Villers, la veille
dans la préci-pitation nous avions oublié de
vider le tiroir caisse de l’épicerie, ainsi que
les bijoux, il était revenu avec sa bicyclette. Les
gens qui nous accueillaient étaient charmants, madame
Eugénie et
monsieur Albert Letouzet, pour nous c’est Eugénie
et Albert. Albert n’avait peur de rien, il était
dans les corps francs en 1940, il s’était évadé
à pied depuis la Belgique jusqu’en Normandie.
C’était un copain de travail à papa ;
le village du Biéville était animé d’une
dizaine de foyers, dont monsieur Lejardinier cultivateur qui
était maire de la commune d’Anctoville.
Lundi
12 juin, les Anglais !
Toujours
le bruit du canon au loin, les hommes avaient creusé
une tranchée de quatre à cinq mètres
de long pour servir d’abri ; elle était assez
profonde et fut recouverte de fagots avec de la terre par-dessus.
L’abri se trouvait au bout de la maison dans un petit
plan de pommiers. Dans le village, c’était assez
calme à part des tirs d’obus qui déchiraient
l’air au dessus de nos têtes. Les Allemands en-voyaient
quelques salves, les Anglais répondaient en dou-blant
et multipliant les tirs. Le fameux Albert nous avait appris
un peu les méthodes de la guerre. Les Anglais étaient
à Caumont-l’Eventé, Livry, c'est- à-dire
à sept ou huit kilomètres d’où
nous étions. On entendait le départ des coups
de canon, aussitôt on s'était mis à l’abri.
Dans
la région de Saint-Lô, des Normands ont aménagé
un abri dans la cave d'une maison
Mardi
13 juin, combats violents entre Anglais et Allemands
Le
mardi matin au réveil, bonne nouvelle, quelqu’un
était venu nous annoncer que les Anglais étaient
sur la route d’Amayé-sur-Seulles, à un
kilomètre d’où nous étions. Aussitôt
Albert et papa étaient parti à Amayé
en passant par Fossard. Ils avaient emmené du cidre,
du champagne, du calvados, des œufs et des fleurs pour
les Anglais. En effet, les Anglais étaient là,
à la ferme de Monsieur Bisson et sur la route de Caumont
- Villers. Nous, les gamins, nous avions des ordres de rester
avec les femmes à
la
maison. Toute la journée, bruit du canon et des mitrailleuses,
on se battait du côté de Villers. Dans le village
ni Anglais, ni Allemand, nous pensions être libérés
d’ici peu. À Villers, il y avait encore les pompiers,
la poste, les gendarmes et quelques habitants. Les combats
avaient duré toute la journée. A ce moment,
si on était reparti avec les Anglais, on aurait été
libérés. Le soir du 13, nous dormions dans la
tranchée, tous ensemble, un vrai calvaire pour tous,
avec un bruit de canon ininterrompu.
Mercrerdi
14 juin, des chars en face de nous
Nous
avions regardé la manœuvre, les soldats creusaient
un trou dans le sol sous un pommier, ils avançaient
le char au dessus du trou et dormaient dessous. Aucun contact
avec les civils. Le soir, nos parents avaient décidé
de coucher dans la maison. Nous étions endormis quand
des coups frappèrent à la porte, les Allemands
veulaient manger et coucher dans la maison, Albert avait montré
à l’Allemand tous les gens allongés sur
des matelas dans la cuisine, il n’avait pas insisté
et avait été voir ailleurs.
On
se battait dans notre secteur, après la nuit dans la
tranchée tout le monde était revenu à
la maison. Dans la matinée papa et Albert avaient décidé
d’aller à Villers malgré la mitraille
; au bout d’une demi-heure, ils revenaient et se trouvèrent
face à un char allemand. Un officier allemand, revolver
au poing, leur avait signifié de faire demi tour, impossible
de se rendre à Villers, les SS repoussaient les Anglais.
Dans la soirée, quatre chars allemands étaient
venus s’installer juste en face de la maison.
Jeudi
15 juin, en plein milieu de la bataille
Finie
la libération, les Allemands étaient revenus,
leurs chars repartaient vers Amayé-sur-Seulles dans
la matinée. On se battaient vers Amayé, les
Anglais se repliaient vers Livry en passant par Briquessard,
ça crépitait de partout. Après le repas
du midi, maman balayait devant la maison quand soudain une
balle perdue était venue se loger au dessus de sa
tête dans la porte en bois. Nous étions passé
à côté de la libération, voyant
les Anglais se replier nous aurions du évacuer avec
eux. Nous sommes resté chez notre ami Albert, nous
n’occupions plus la tranchée, par contre quelquefois
les Allemands l’occupaient. La vie continuait, les
hommes allaient au ravitaillement, ils allaient
chercher
le pain à la ferme du château d’Amayé
à travers champs chez monsieur Piquenard, qui faisait
du pain dans un vieux four. Les femmes ne sortaient pas, les
gamins pas davantage. Heureusement, il y avait les poules,
les lapins et les légumes pour nourrir tout ce monde.
La dernière semaine de juin, toujours avec le bruit
du canon, on faisait attention au départ des tirs,
mais souvent ça passait au dessus de nos têtes.
De temps en temps, quelques duels d’avions, des divertissements
« très intéressants », des as ces
aviateurs. Les Allemands installaient des lignes téléphoniques
à travers les champs et les chemins creux, rien de
bon pour nous.
Vendredi 30 juin, l'apocalypse sur Villers
Journée
calme en général, vers dix sept heures nous
avions aperçu des avions venant de la côte et
se dirigeant vers Villers ; les chasseurs avaient balisé
le terrain avec des bombes éclai-rantes. Derrière
eux une nuée de forteresses volantes lâchèrent
chacune seize à dix huit bombes à partir du
balisage. Leurs bom-
bes
lâchées, les forteresses avaient fait demi
tour, une moitié à droite, l’autre à
gauche, un bruit énorme, un nuage de fumée
et de poussière s’élève, c’était
l’apocalypse. Notre village, notre maison étaient
sous un déluge de feu et de destruction, et tout
ça sous nos yeux, un soir très triste.
Samedi
1er juillet, la petite chatte vivante parmi les ruines
Le
nuage de fumée était au dessus de Villers. Dans
le village, de l’autre côté de la route,
madame Costard était seule dans sa maison, une petite
ferme. Au fond de la cour, une maisonnette était vide
; gentiment, madame Costard nous l'avait proposée.
Aussitôt, nous avions déménagé
pour libérer un peu Albert. Madame Hardy était
venue avec nous. Le déménagement n’éatit
pas compliqué, le triporteur et quelques ustensiles
de cuisine. Tout s'était fait à la cheminée,
madame Costard était une bonne grand-mère normande
avec sa longue jupe, son tablier et sa coiffe en laine. Tous
les matins elle faisait de la galette pour le petit déjeuner,
on appelait ça le dix heures ; qu’elles étaient
bonnes ses galettes. Un nuage de fumée était
resté au dessus de Villers et notre maison pendant
plusieurs jours, l’épicerie était-elle
détruite ? Papa avait décidé d’y
aller avec Albert, j'étais parti
avec eux, tout était calme, au Haut de Saint-Louet,
sur la côte un char allemand détruit, au moulin
de Villers dans les virages, un soldat à demi enterré
le corps recouvert de terre, la tête et les pieds dépassaient
du sol. Dans le champ derrière, un avion était
coupé en deux, le moteur dans le fossé avec
les ailes et le fuselage et la queue un peu plus bas dans
le pré, c’était un avion américain,
et son pilote enterré. En arrivant à Villers
on avait rencontré des débris de toutes sortes,
des Anglais et des Allemands sous un tas de cailloux. Notre
maison était entièrement détruite, il
restait un pan de mur à mi hauteur, et parmi les ruines
notre chatte était toujours là, bien vivante.
Impossible d’en approcher tellement elle était
redevenue sauvage, j'étais revenu à Anctoville
très triste sans notre chatte.
Mardi
4 juillet, nios premiers Anglais sont des prisonniers
Nous
étions très bien installés dans notre
maisonnette, sans confort mais libres, dans la matinée,
branle bas de combat, la cour avait été envahie
par les Allemands venant du bourg d’Ancto-ville, une
auto mitrailleuse s’était avancée juste
devant la porte d’entrée de madame Costard. Quatre
Anglais étaient descendus du blindé, ils étaient
prisonniers. Du fond de la cour, nous avions observé
sans nous approcher. Les Allemands fouillaient les Anglais,
et faisaient l’inventaire de leurs musettes, pendant
une demi heure les Anglais avaient été gardés
dans la cour par des sentinelles allemandes. Les Anglais nous
regar-
daient de temps en temps. C'était les premiers soldats
anglais que je voyais, et ils étaient prisonniers.
Les allemands avaient enfermé les prisonniers dans
la cave de madame Costard, deux gardes devant la porte. Dans
l’après midi, un camion avait emmené nos
malheureux soldats anglais. Nous étions tout près
de la ligne de front, un matin dans la cour nous avions trouvé
un béret anglais, peut–être laissé
là par une pa-trouille de nuit. Et nous avions toujours
le bruit de la canonnade. Nous sommes restés huit jours
dans cette maisonnette.
Jeudi
6 juillet, les Allemands barrent la route
On
commençait à s’habituer à la guerre.
Ce matin là, papa et Albert avaient décidé
de retourner à Villers, je n'étais pas du voyage.
Au retour, Papa nous avait raconté les péripéties.
En arrivant dans Villers, ils avaient été pris
sous des tirs d’obus au niveau de l’hospice, ils
s'étaient terrés dans l’herbage derrière
l’hospice (actuellement le terrain de sport), ils étaient
redes-cendus jusqu’au bois d’Ecanet, où
il y avait plein de soldats allemands qui les avaient refoulés
vers le moulin de Villers à travers champs. Ensuite
ils étaient revenus à Anctoville dans l’après
midi, en jurant de ne jamais y retourner.
Vendredi
7 juillet, nouvel ordre d'évacuation
J’avais
remarqué que c’était toujours un samedi
qu’il fallait partir. Dans la journée du 7 juillet,
les Allemands donnent l’ordre d’évacuer
à tous les civils. Départ le samedi 9 juillet,
nous rechargeons le triporteur, madame Hardy tire une brouette,
moi en vélo avec des colis de toutes sortes : chaussures
et affaires diverses. Je porte la même culotte courte
de velours côtelé mar-
ron
depuis le 6 juin. Les cultivateurs préparent leur grande
charrette, papa donne une caisse de draps à monsieur
Lejardinier qui nous propose de l’emporter moyennant
un peu de sucre (nous avions a peu près vingt grammes
de sucre en poudre. Tous ces préparatifs sont faits
le vendredi après midi.
Samedi
8 juillet, sur les chemins
Samedi
matin, nous nous étions rassemblés au village
du Biéville. Les cultivateurs avec leurs charrettes
chargées de matériels hétéroclites,
des mues accrochées au dessous avec des poules. Tous
les bovins étaient restés sur place, à
part les chevaux et les ânes qui servaient d’attelages.
Notre ami Albert était parti avec un âne attelé
à une petite voiturette. Le départ avait eu
lieu en début de matinée, l’itinéraire
était tracé par l’armée allemande
et devait être respecté. Nous montions la côte
vers Amayé-sur-Seulles partant du Biéville.
A peine un kilomètre après le départ,
à l’intersection de la ferme de monsieur Barral,
un tir d’artillerie avait jeté tout le monde
a plat ventre dans le fossé, les obus tombaient sur
Amayé-sur-Seulles et nous devions traverser ce village
pour rejoindre la route de Caumont – Villers-Bocage
; nous avions pris un raccourci pour éviter Amayé.
Nous avons traversé la route de Caumont en direction
de Tracy-Bocage, puis Maisoncelles-Pelvey, en traversant la
nationale vers Vire au village de la Poste. Au village de
la Poste, en plein carrefour un incident s'était produit,
une charrette avait cassé un longeron, il avait fallu
dégager la charrette, tout le monde était resté
bloqué pendant un quart d’heure. Maisoncelles-Pelvey,
le haut de la côte à Belissent à gauche
Longvillers le moulin de la Capelle nous suivions la vallée
de l’Odon, il y avait des Allemands partout dans les
bois. Sur la route d’Aunay-sur-Odon - Caen nous remontions
vers Le Mesnil-au-Grain puis Courvau-don, nous étions
passés sur le plateau de Bonnemaison. Encore
un
incident, nous avions été croisé par
de gros chars allemands qui remontaient vers le front ; un
cheval de monsieur Piquenard avait été accroché
par un char, le cheval avait eu la jambe cassée, il
avait fallu l’abattre, il avait été remplacé
par un cheval de réserve. Au dessus de nous, les doubles
fuselages tournaient. Les avions étaient terribles
et efficaces, mais n’osaient pas attaquer une colonne
de réfugiés à côté des chars.
Monsieur Lejardinier avait annoncé à papa qu’il
ne pouvait plus transporter notre caisse de linge, il l'avait
déposée sur place dans le champ. Heureusement
il y avait encore des braves gens, monsieur Piquenard nous
avait proposé de la prendre dans sa charrette. Maman
et papa poussaient le triporteur avec Jacqueline et André,
moi je poussais le vélo. Nous avions traversé
ensuite la route Aunay - Thury Harcourt. Nous étions
passé à Valcongrain, Cauville-sur-Mer, Saint-Pierre-la-Vieille,
et nous descendions la côte vers Pontécoulant.
Nous croisions des camions allemands carbonisés, les
corps des soldats noircis, raccourcis, carbonisés,
les os d’une couleur jaune. C’était affreux
à regarder. Les camions fumaient encore. A Pontécoulant
nous filions vers Saint-Germain-du-Crioult où était
prévue une halte et un repas. Vers cinq heures, nous
étions arrivé à Saint-Germain, tout était
organisé, les repas et le couchage, nous étions
dans une grande ferme, nous avons dormi dans un hangar sur
de la paille, tout le monde côte à cote, très
peu de sommeil.
Dimanche
9 juillet, enfin nous dormions dans un vrai lit
Il
faisait beau, tout le monde était dehors, café,
toilette à la pompe ; toute la colonne était
repartie en direction de Saint-Pierre-d’Entremont, c’était
un centre de transit pour réfugiés, il y en
avait partout. A Saint-Pierre-d’Entremont nous avons
quitté la colonne, monsieur Piquenard nous avait laissé
la caisse de linge. A quelques kilomètres de là,
un petit pays : Clairefougère ; nous étions
nés ici, les parents s’y étaient mariés,
et le frère de maman habitait dans une ferme. Notre
ami Albert et monsieur Hardy étaient venus avec nous,
nous trouverions bien à les lo-
ger.
L‘oncle Pierre et Irène furent surpris de nous
voir débarquer, eux aussi étaient inquiets de
notre sort, ils posèrent beaucoup de questions sur
le Débarquement. C’est une grande maison, une
oasis de paix, le calme, fini la canonnade et les tirs de
mitrailleuses, même pas d’avion dans le ciel.
Le soir, nous dormions dans un lit pour la première
fois depuis le dix juin, après une bonne soupe et un
bon repas à la grande table de ferme, Madame Hardy
était avec nous, notre ami Albert et Eugénie
étaient dans une petite maison a côté
de la ferme.
Lundi
10 juillet, une semaine tranquille
Nous
reprenions goût à une vie normale, avec le mouvement
de la ferme. Tout le monde était occupé aux
travaux de la ferme : les poules et les lapins à soigner,
c’éatit la partie des enfants. Les adultes faisaient
les gros travaux. Autour de la ferme il y avait un plan de
pommiers, la ferme se trouvait dans un petit vallon ou coulait
une rivière, et la maison d’habitation se trouvait
à deux ou trois cent mètres de la rivière,
les lessives avaient lieu au bord de la rivière. Dans
un champ de blé au dessus, un avion de chasse allemand
avait fait un atterrissage forcé, il s’était
écrasé
sur le ventre, nous avions été le voir. Aucune
activité militaire autour, la première semaine
chez l’oncle et la tante se passa tranquillement. Les
hommes allèrent à la pêche à la
truite dans la rivière ; papa avait fabriqué
des filets pour pêcher. Un filet avec deux bâtons
pour fouiller dans les trous de la rivière, un jour,
ils ramenèrent trente cinq truites. Aucune restriction
pour les repas, j’appréciais surtout le jambon
fumé que l’on décrochait du conduit de
cheminée.
Samedi
22 juillet, nouveau départ
Première
semaine à Clairefougère, nous n’avions
pas beaucoup de nouvelles du front de Normandie. La deuxième
semaine fut plus agitée, et d’autres réfugiés
arrivèrent à la ferme, une sœur de ma mère
avec son mari et ses deux filles ; ils étaient en charrette
avec une vache attachée derrière, elle donnait
du lait pour les enfants. L’effectif à la ferme
grossissait, ces gens venaient d’une petite commune
qui s’appellait Pierres, située entre Vire et
Vassy, cela voulait dire que le front se rapprochait. On recommencait
a entendre des bruits sourds de canonnade au loin. L’ordre
d’évacuation pour la commune de Clairefougère
arriva, départ le samedi 22 juillet. Décidément
le samedi était propice à l’évacua-tion.
Nous avons recommençé a préparer nos
bagages. A la ferme, on attella le cheval à la charrette
chargée de matelas. Le tripor-teur fut rechargé,
il faisait beau, et nous sommes repartis vers le sud. Nous
reprenions la direction de Flers, toujours par
des petites routes. Nous étions en famille, presque
toute notre famille habitait dans le département de
l’Orne. Nous sommes passés à Flers vers
midi , nous avons rencontré très peu d’Allemands.
Aprés Flers nous avons pris la direction de La Ferté
Macé. Sur cette route se trouvait le bourg de Messei,
où habitait une autre tante qui tenait un fond de boulangerie,
une sœur de ma mère la famille Turmel. En milieu
d’après midi nous sommes arrivés à
Messei, nous avons quitté la colonne de réfugiés
pour être accueilli par la famille Turmel. Hélas,
la tante ne pouvait pas accueillir toute la famille, qui se
composait de deux charrettes à gerbe plus la vache
de tante Louise qui y tenait beaucoup. Après une bonne
collation et des projets d’établir un programme
pour la suite, Edmond Turmel nous a indiqué une ferme
près de Messei ou nous pourrions stationner.
Dimanche
23 juillet, une forteresse volante américaine s'écrase
devant nous
Il
y avait des réfugiés qui partaient en campagne
et qui se trouvaient bien souvent à coté de
convois allemands. Nous avons passé la nuit à
la ferme, dans les communs. Maintenant, le bruit du canon
se rapprochait, l'aviation nous survolait sans arrêt,
et la défense contre avions tirait sans cesse. Vers
midi, une vague de bombardiers était passée
au dessus de la ferme, la DCA tirait à tous feux, un
bombardier fut touché. On le vit quitter sa formation,
de la fumée se dégageait derrière l'avion;
aussitôt nous avons aperçu cinq ou six parachutes
qui s'ouvrirent. L'avion descendit doucement, il passa au
dessus de nos têtes, dans un bruit terrifiant, des soldats
allemands affolés coururent dans tous les sens, n'ayant
même pas vu une clôture de fil de fer barbelé
qui se trouvait là, ils s'étalèrent par
terre avec tout leur matériel. Le bombardier tournait
en rond, les pilotes cherchaient
un lieu pour se crasher. Une deuxième fois il passa
sur nous encore plus bas, une grosse masse grise qui nous
tombait dessus. Tout le monde était affolé,
les animaux, les chevaux, que les oncles tenaient par la bride,
toute la famille se dispersa, je ne savais pas où étaient
mes parents, je n'ai jamais eu aussi peur. Enfin, le bombardier
s'écrasa un peu plus loin dans un herbage, nous avons
toujours cru que les pilotes avaient voulu éviter les
habitations. Le choc fut terrible, l'avion était chargé
de bombes. Aussitôt, sur la route des motos allemandes
recherchèrent les parachutistes américains.
Aprés ces péripéties tout le monde chercha
à se rassembler, ce jour là nous sommes restés
sur place. En fin d'après midi, nous sommes retournés
à pied chez la tante à Messei, il n'était
question que du fameux bombardier, certains allèrent
se rendre compte sur place, il y avait un immense cratère.
Lundi
24 juillet, ravitaillement dans les fermes
Nouveau
départ vers le sud, direction Briouze, plus on descendait
plus le bruit de la canonnade s'intensifiait, la famille restait
ensemble, nous nous trouvions mélangé à
des réfugiés inconnus. L'activité des
avions de chasse était intense. Deux repas par jour,
un le matin, un le soir; nous allions chercher de la
nourriture dans les fermes, pour les pommes de terre et les
oeufs, c'était souvent gratuit. Nous couchions sous
les charrettes, la nuit c’était un feu d'artifice
de fusées éclairantes, pas moyen de dormir.
Mardi
25 juillet, le fusil allemand
Cette
nuit là, nous avions stationné en pleine campagne
dans un plan de pommiers, les charrettes stationnaient le
long d'une haie. La vache de la tante était toujours
là pour nous donner du lait. Ce matin là, les
avions de chasse anglais tournaient au dessus de notre campement,
encore une frousse en vue, surtout qu'il y avait des Allemands
un peu partout. Aussitôt, Albert et papa demandèrent
des draps blancs, des serviettes, n'importe quoi et nous sommes
partis au milieu de la prairie agiter tout ce qui ressemble
à des fanions blancs, pour signaler que nous étions
des civils. Les avions passaient et repassaient, et à
la fin s'en allèrent en battant des ailes de droite
à gauche; une initiative qui nous avait peut être
évité un mitraillage ; nous avons su après,
que les chasseurs devaient se débarrasser de leurs
munitions
avant leur retour à la base. Après cet incident
nous avons préparé le départ. Ce jour
là, une petite anecdote : dans un pommier il y avait
un fusil allemand accroché à une branche,
peut être oublié par un soldat dans la débâcle;
en passant, papa décrocha le fusil et le glissa dans
la caisse du triporteur à travers le linge ; le fameux
fusil revint jusqu'à Villers-Bocage. C’était
un truc à nous faire fusiller tous ! Je n'ai jamais
su ce qu'il devint après. Toujours par les petites
routes de campagne nous approchions du Menil-de-Briouze,
comme nous étions parti vers midi, nous avons fait
très peu de kilomètres cet après midi.
Le soir, nous nous sommes installés dans une ferme,
nous avons couché sur des matelas dans un hangar
sous les tôles.
Jeudi
27 juillet, nous sommes libérés par les Américains
Ce
matin, il y avait un violent tir d'artillerie dans notre secteur,
cela a duré toute la matinée. Les éclats
tombaient sur les tôles du hangar. J'avais un oncle
qui se protégeait sous un matelas. La tante était
restée à l'extérieur près de sa
vache, ses deux filles a côté abritées
dans un tonneau vide, dont la partie avant était ôtée.
La tante Louise se serait fait tuer pour sa vache. Le tir
d'artillerie se calma vers midi, quelqu'un nous annonça
que les Américains étaient tout près,
nous avions quitté les Anglais dans le Calvados pour
retrouver les Américains dans l'Orne. De fait, en fin
d'après midi, nous nous sommes rendus par un petit
chemin dans un herbage, pas très loin les soldats américains
étaient là le long d'un fossé, chaque
soldat dans un trou d'homme, nous étions libéré.
Les premiers chewing-gums pour les gosses et des cigarettes
pour les grands. Le lendemain, nous sommes revenus dans l'herbage
où se trouvaient les Américains, pendant que
les parents se préparaient pour le retour. Nous avons
été libérés au Menil-de-Briouze
par l'infanterie américaine, les Allemands fuyaient
la poche de Falaise.
Dans
un petit bourg normand, un soldat américain distribue
des friandises aux enfants
Au
retour, nous nous sommes arrêtés à Messei
chez l'oncle et la tante, qui d'ailleurs n'avaient jamais
évacué. Après une petite halte à
Messei, nous sommes retournés à Clairefougère,
toujours avec les charrettes et la vache. Avant d'arriver
à Flers, juste au passage à niveau de la ligne
Granville Paris, nous avons rencontré des gens de Villers,
la famille Pottier, nos voisins de la place Richard Lenoir
où j'allais aux nouvelles avec mon copain Paul Boutrois.
Dans la soirée, nous étions de retour à
la ferme de Clairefougère, notre ami Albert et sa famille
retournaient dans
leur
maisonnette tout près. La maison d’habitation
était presque transformée en bunker, les volets
fermés par des fagots entre les persiennes et les fenêtres,
un grand désordre dans la cuisine, sans doute un départ
précipité, l’armée d’occupation
était passée par là. Dans le plan de
pommiers il y avait du matériel abandonné, un
piano presque neuf était là sous un pommier.
L’oncle et la tante, avec la vache, étaient restés
à Clairefougère le soir, pour repartir le lendemain
chez eux à Pierres.
Dimanche
30 juillet, les débris de la guerre
Dimanche,
grand nettoyage, tous les cultivateurs de la commune rentraient
les uns après les autres et cherchaient à récupérer
leurs animaux. La vie active de la ferme reprenait, pour l’envi-ronnement
il y avait beaucoup à faire. Dans un herbage, juste
au dessus de la ferme une batterie d’artillerie allemande
avait dû stationner, nous avons retrouvé tous
les accessoires à l’empla-
cement
des canons, des caisses en bois pleines de douilles d’obus,
sans les obus. Ce qui expliquait le départ précipité,
et la ferme servant d’abri pour les chefs. Aucune zone
minée à la ferme et dans la commune. Tout prés,
passait la ligne de chemin de fer Paris - Granville, déjà
des soldats américains la remettaient en état.
La
vie reprend à Villers-Bocage...
Et
les jours passaient, un matin nous avons entendu le son d’une
musique sur la route, nous sommes allés aussitôt
dans cette direction. Surprise, un groupe de soldats anglais,
cornemuse en tête, marchait au pas et se dirigeait vers
un petit vallon tout à coté. Ils étaient
là pour des exercices de tirs au fusil. Et retour en
musique, nous avons eu droit à ce divertissement pendant
plusieurs jours. En fin de semaine, notre ami Albert décida
de revenir à Anctoville en éclaireur. Madame
Hardy rentrait avec eux. Nous, nous sommes restés à
la ferme. Nous avions aussi une autre tante qui habitait dans
une ferme à Montsecret à quelques kilomètres
de Clairefougère. De temps en temps nous allions la
voir en prenant un raccourci à travers champs, et en
traversant la ligne de chemin de fer. Sur la ligne, il y avait
des soldats américains, nous allions les voir pour
obtenir du chewing-gum et des cigarettes pour papa. Les Américains
étaient très généreux, beaucoup
plus que les Anglais. On ramènait aussi du pain de
riz, très blanc. Les premiers passages de trains un
peu plus tard étaient remplis de prisonniers allemands
dans des wagons découverts. Au passage de la gare de
Montsecret, le train ralentissait, une belle occasion pour
nous de lancer des pierres sur les prisonniers. Chez la tante
de Montsecret il y avait un régiment d’artillerie
anglais qui stationnait dans la ferme, des canons de gros
calibre sous les pommiers avec leurs tracteurs. Je connaissais
bien cette ferme pour y avoir passé mes vacances entre
1940 et 1944. Ma tante était seule sur la ferme car
son mari était prisonnier. Le travail à la ferme,
pour nous les gamins, c’était le ramassage des
pommes, tous les matins. Le piano était notre souffre
douleur, le pauvre, complètement désarticulé.
Les jours passaient, c’était l’été
à la campagne. Puis papa décida de revenir à
Villers avec le tripor-teur, j'étais du voyage, maman,
ma sœur et mon frère restaient à la ferme.
Nous sommes partis un matin, direction Moncy, Vassy, Danvou-la-Ferrière,
Aunay-sur-Odon et Villers ; à part quelques militaires
anglais, nous n'avons rencontré presque personne sur
la route. Le soir, nous sommes arrivés à Anctoville,
notre ami
Albert nous a hébergé. Une grande partie des
cultivateurs étaient rentrés. Le lendemain,
nous avons laissé le triporteur à Anctoville
dans notre gîte chez Monsieur Costard, et très
tôt nous sommes partis pour Villers, notre bourg était
en ruine, seules quelques maisons étaient encore habitables,
du côté de la gare et dans la rue Jeanne Bacon.
Nous sommes allés voir notre maison, un tas de cailloux,
puis après, nous nous sommes rendus dans notre jardin
qui se trouvait vers la gare, sur le chemin qui allait chez
monsieur Robine (emplacement actuel de Champion). Dans le
sentier qui conduisait au jardin se trouvaient des matelas,
du matériel de cuisine et d’autres matériaux,
un vrai campement de militaires en plein air. Nous avons récupéré
des casserole en cuivre que nous avons caché dans le
jardin ; mais au retour un peu plus tard, les casseroles avaient
disparu, la guerre était une belle occasion pour les
voleurs. Après la visite au jardin - pendant la guerre
nous avions trois jardins, deux à Villers et un à
Villy-Bocage - nous sommes redescendus dans le bourg, direction
la maison de monsieur Doublet, maison qui existe toujours
face à la résidence des personnes âgées.
Monsieur Doublet était maire, et il avait installé
un semblant de bureau dans son sous sol pour recevoir les
sinistrés, et nous nous sommes inscris en tant que
tel.
Vers neuf heures, ce fut le retour vers Clairefougère
à pied. Papa pensait faire à peu près
cinq kilomètres à l’heure, pronostic prévu
entre Aunay et Villers. Nous sommes passés à
Aunay, le bourg était complètement détruit,
seul subsistait le clocher au milieu des ruines. Après
direction Danvou-la-Ferrière, le village n’était
pas détruit, personne sur la route à part quelques
véhicules militaires. Certains endroits étaient
balisés par des rubans blancs qui indiquaient des emplacements
minés. Nous marchions unique-ment sur la route, en
évitant même les bas cotés. Vers deux
heures, nous nous sommes arrêtés pour le casse
croûte, nous étions au carrefour de la Chenatée
près d’Estry, installés dans un fossé
où des soldats anglais avaient séjourné
en laissant du matériel, j'ai récupèré
deux cartouchières en toile et un
porte
documents. J’ai toujours une cartouchière à
la cave. Après le casse croûte direction Vassy,
la route était longue ; je commençais à
avoir mal aux pieds, j’ai enlevé mes chaussures
et j'ai entouré mes pieds avec des chiffons pour protéger
les plaies. La moyenne en kilomètres diminuait, sur
le plateau avant Vassy, nous trouvions quelques chars anglais
calcinés, après une petite inspection, nous
avons découvert que les cadavres des conducteurs étaient
toujours sur leurs sièges. Cinq ou six kilomètres
avant Vassy, une vachère avec un cheval nous dépassait,
s’arrêtait et le cultivateur nous proposa de nous
emmener jusqu Vassy, pas besoin de nous le répéter
deux fois. Vassy, bourg non détruit, le cultivateur
nous y déposa, il prenait une autre direction que la
notre. A pied nous sommes partis vers Moncy, c’était
la fin de l’après midi à Moncy, nous avons
coupé à travers champs et par les chemins creux
pour arriver à la ferme de Clairefougère complètement
épuisés. Nous sommes restés encore quelques
jours à Clairefougère, le temps d’organiser
notre retour. La tante de Montsecret nous proposa une carriole
avec un cheval pour nous rapatrier. La famille nous donna
quelques ustensiles de ménage, ainsi que de la literie.
Puis un matin, la carriole fut attelée avec son chargement
et toute la famille quitta Clairefougère pour le retour
vers Villers. Mon frère prit les rênes du cheval,
c’était un peu l’aventure. Le voyage se
passa bien, nous avions un cheval très docile et courageux.
Toujours le même trajet : Moncy – Vassy –
Danvou-la-Ferrière, en milieu d’après
midi nous sommes arrivés à Aunay-sur-Odon au
milieu d’un convoi militaire anglais. Un soldat de la
police militaire nous a arrêté, il fallait attendre
que le convoi traverse le bourg. En plus, ce militaire nous
a dressé une amende pour avoir coupé un convoi,
nous avons toujours cru qu’il nous avait escroqué
de l’argent pour son argent de poche. Le voyage se termina
à Anctoville, au village du Biéville, nous avons
repris possession de notre petite demeure dans la cour de
madame Costard. Le lendemain, le cheval avait bien mérité
son repas.
Puis
papa repartit pour Clairefougère avec la carriole à
vide pour rendre l’attelage à la tante Denise.
Pour nous les gamins, les vacances continuaient, pour les
parents tout était à organiser. Nous allions
souvent à Villers, le premier travail fut de déblayer
la maison, nous avons récupéré quelques
assiettes, autrement rien. Mais on s’en était
sorti, c’était le principal. Nous avions aussi
un garage, route de Saint-Louet, notre voiture, une Citroën
B2 qui n’avait pas roulé de puis quatre ans.
Devant la porte du garage il y avait un tas de gravats qui
empêchait l’entrée. Nous avons déblayé
l’entrée à la pelle et la pioche. Puis
avec un cheval nous avons sorti la voiture en passant par
dessus les décombres. Le cheval attelé devant
la voiture a ramené la voiture à Anctoville,
dans la cour de madame Costard. Nous avions l’intention
de la remettre en route. Après une bonne révision
des bougies de la magnéto, et beaucoup d’essais
en la poussant à la main, nous avons réussi.
Premier voyage à Caumont l’Eventé pour
faire des courses. Caumont n’avait pas subi de bombardements,
il y avait quelques commerces. Le marché de Villers
du mercredi avait tendance à repartir. Tous les habitants
de Villers étaient pour la plupart dans la campagne
autour. Il restait encore quelques maisons qui étaient
habitables du coté de la gare, et dans la rue Jeanne
Bacon. L’épicerie Laumonier s’installa
dans les établissements Rivière. Les boulangers
étaient en campagne, et faisaient le pain dans des
fours de fermes. Le problème de l’approvisionnement
était le plus difficile à résoudre. Un
jour à Anctoville, les parents reçurent la visite
d’un représentant de la maison Caiffa qui annonça
l’arrivée d’un camion de marchan-dises
d’ici quelques jours. Le camion devait venir de Paris
avec de l’alimentation, du matériel de cuisine,
de la bonneterie, des anciennes primes. Le jour du marché,
les parents installèrent leurs marchandises sur le
trottoir en face de la maison de mon-sieur Tribouillard. Un
peu plus tard, avec du bois de récupération
pris dans les décombres, papa monta une petite échoppe
dans le jardin de madame Tribouillard en bordure de la route.
Quelques
mois après la Libération, les enfants reprennent le chemin
de l'école, ici à Isigny-sur-Mer
Au début on venait au marché avec le triporteur,
seulement le mercredi matin, ensuite c’était
en voiture avec la B2 le mercredi et le samedi matin ; tout
se vendait, nous les gamins on fabriquait ders lacets pour
chaussures avec du fil téléphonique anglais,
et aussi des petites lumignons pour s’éclairer.
Les administrations étaient de nouveau en place, la
poste au manoir de la Queue de Renard (Tracy-Bocage), la gendarmerie
à Epinay-sur-Odon, la mairie à Villers-Bocage
chez monsieur Doublet, les docteurs au château avec
l’hospice. Des cas de typhoïde se déclarèrent
à cause de l’eau polluée, et la gale se
répandit chez les enfants. Je fut pris le premier,
après ce fut ma sœur et mon petit frère,
tous les jours on avalait de la tisane forte avec de la racine
de doche, très peu efficace. Ensuite nous subissions
des bains avec une potion soufrée, tout nus dans un
baquet, un traitement plus efficace. La guerre n’était
pas terminée, de temps en temps des convois américains
passaient sur la route d’Amayé, des GMC avec
remorques, conduits par des noirs ; le pont sur la Seulline
avait du mal à résister à ce trafic En
janvier 1945, l’école réouvrit
deux classes à Villers et une à Epinay. Anctoville
- Villers à pied tous les matins, avec la gamelle pour
le midi réchauffée sur le poêle, retour
le soir toujours à pied. Quand il y avait de la neige
nous quittions un peu plus vite l’après midi.
Les classes, deux baraquements installés dans les herbages
de monsieur Bernouin, actuellement la salle Richard Lenoir.
La vie reprenait peu à peu. Les courriers Normands
étaient installés place Richard Lenoir dans
un baraquement. Monsieur Fessard y habitait juste devant notre
ancien magasin ; il avait, au passage, adopté notre
petite chatte rescapée du bombardement ; elle avait
vécu dans les décombres de la maison pendant
tous ces événements. Le pre-mier Noël après
la Libération fut triste, la fin de la guerre était
toute proche. Nous avions toujours les tickets de rationnement,
nous prenions le pain au Haut de Saint-Louet, à la
ferme de Raoul Hebert où monsieur Fleury boulanger
était installé. Tous les soirs, j'allais chercher
le lait à la ferme de madame Costard, dont le mari
était toujours prisonnier en Allemagne.
8
mai 1945, la fin de la guerre
Le
8 mai 1945, ce fut la capitulation de l’Allemagne, une
grande joie pour tout le monde, le soir au village du Biéville,
ce fut la fête. Feux de joie, danse et accordéon
jusqu’au matin, une joie que l’on ne pouvait pas
décrire. La fête continua le lendemain au bourg
d’Anctoville. Après, ce fut l’attente du
retour des prison-niers et des déportés. A Villers,
un seul déporté revint sur les six arrêtés,
il s’agissait de madame Marguerite, secrétaire
de mairie à Villers, elle ne survit qu’un an.
À Villers-Bocage, il y avait un camp de prisonniers
allemands, c'étaient eux qui déminaient. Il
y eut plusieurs accidents.
En dehors de son commerce, papa faisait du déblaiement
pour des particuliers dans le bourg (déblaiement surtout
de coffre fort). Puis nous avons quitté la demeure
du Biéville pour déménager dans une autre
maison au Haut de Saint-Louet, une maison qui appartenait
à Monsieur Philips (tricoterie). Ça nous rapprochait
d’un kilomètre de Villers. Il fallut se réinstaller,
la maison était plus grande, cuisine, chambre et cave,
plus un grand grenier. Nous avons fait connaissance avec nos
nouveaux voisins, monsieur Tanquerel était le plus
proche. Un peu plus loin, la ferme d'André Pierre et
madame Leonard où nous prenions le lait. Nous avons
essayé d’améliorer l’habitat, c’était
une maison inoccupée depuis longtemps. Nous avons tapissé
la chambre avec des cartes d’état major de l’armée
anglaise, c’était la mode du moment, faute de
mieux, la colle était faite avec de la farine. Puis
un jour d’été, maman a attrapé
une insolation, le docteur Dary arriva du château, médicaments
et isolation en chambre noire. Je partis à bicyclette
à Caumont-l’Eventé cher-cher des médicaments
à la pharmacie la plus proche. A Villers, un semblant
de vie reprenait. Des baraquements commerciaux furent installés
dans les herbages autour du bourg détruit (actuellement
rue Auguste Briard et sur le boulevard allant vers la gare).
Il fallait se faire inscrire à la mairie pour l’attribution
de dix baraquements (anciennes douches allemandes) derrière
l’usine de monsieur Rivière. Ce furent les premiers
baraquements cons-truits à Villers. L’année
scolaire se termina, je du quitter l’école.
Monsieur Lerebourg, l’instituteur et maître Levesque,
le notaire vinrent trouver mon père, j’étais
présent. Leur visite avait pour but de demander si
j’étais d’accord pour aller travailler
chez maitre Levesque. Le père a refusé, soutenant
que je devais apprendre un métier manuel. L’été
1945 se passa au Haut de Saint-Louet, Villers s’organisait,
avec le marché aux bestiaux place de la gare. La boulangerie
Ozenne construisit une isba (toute en bois) à la mode
russe, juste à coté de monsieur Lecomte actuellement
(marchand de bière, sur l’emplacement de l’ancien
patronage. A côté de monsieur Ozenne une église
provisoire dans un Roodney (tonneau de l’armée
anglaise). Tout ça, boulevard Joffre. Des baraquements
commerciaux furent montés dans un herbage entre la
gare et l’ancien marché, actuellement rue Auguste
Briard. Un grand complexe de baraquements de bois fut monté
dans un herbage sur la route de Caen, face au calvaire, actuellement
lotissement de Jérusalem, le complexe était
prévu pour les ouvriers de l'Oncor (Organisation Nationale
des Cantonnements pour Ouvriers de la Reconstruction). Les
baraquements étaient construits par le gouvernement,
comme les cantines, les salles des fêtes… Plus
tard ces baraquements furent employés pour les colonies
de vacances des « petits parisiens ». Pendant
les vacances, de temps en temps, je travaillais à la
ferme chez monsieur Léonard, pour des petites corvées.
Pendant les vacances, monsieur Lerebourg s’occupa de
mon cas, à la rentrée je du rentrer à
l’école de Douvres-la-Délivrande, un centre
d’apprentissage pour métiers manuels. La veille
au départ, je fus invité à manger à
la ferme chez monsieur Pierre, Antoinette était ravie.
Puis ce fut le départ pour Douvres avec papa, sur le
cadre de la bicyclette, la fameuse bicyclette qui avait fait
l’évacuation. Quarante kilomètres sur
le cadre, avec une valise en bois derrière, sur le
porte bagage. Papa me déposa à l’école,
et revint aussitôt à Villers, un souvenir inoubliable,
le premier départ de la maison. Je ne devais revenir
qu’aux premières vacances à la Toussaint.