En
1944 Le Bourg Saint-Léonard est un petit village de 300 habitants,
situé à 10 kms d’Argentan, 5 kms de Chambois
et 12 kms de Trun. Mi-août, les Américains atteigent
Le Bourg Saint-Léonard et encerclent la 7e Armée allemande
par le sud. Du 13 au 19 août le village est pris et repris
plusieurs fois par les deux camps; les troupes allemandes
résistent avec acharnement, afin de permettre l’évacuation
de la poche de Falaise par la 7e Armée. La plupart des habitants
de Bourg Saint-Léonard se réfugient dans la campagne.
Quelques familles restent sur place. Madame L. fait partie des habitants
qui vécurent une semaine en plein chaos; elle raconte ses
impressions, ses angoisses, ses peurs et enfin la libération
définitive. (Mémoires
de Mme L. - août 1944)
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Épisode
1 - Les premiers Américains
Samedi
12 août 1944
Déroute allemande. Dans le désordre
et la précipitation, camions et tanks allemands passent
devant notre maison et se dirigent vers Chambois; ils roulent
sur deux, et quelquefois trois files. Nous craignons une intervention
aérienne contre ces troupes en débandade. Vers
19 h, le calme revenu, nous voyons sur la place du village
des officiers allemands qui délibèrent, l'air
sombre, une carte à la main. Le bruit court que les
Américains sont à la « Tête au Loup
» à 5 kms d'ici près du Haras du Pin.
Dimanche 13 août 1944
A 9 h, Monsieur C. passe en carriole pour aller traire ses
vaches dans les herbages. Un quart d'heure après, il
repasse en toute hâte me criant au passage, sans ralentir
le trot de son cheval : « Les Américains sont
à La Lune », un lieu-dit à 400 m du Bourg.
C'est donc pour aujourd'hui ! La messe aura-t-elle lieu? Elle
sonne à l'heure habituelle et après quelques
hésitations, nous décidons d'y aller. Le retour
est périlleux, on entend des balles siffler; des Allemands
sont couchés dans les fossés en position de
tir, d'autres s'affairent autour d'une vieille voiture en
panne. Nous nous réfugions tous, mon mari, Pierre,
et mes trois enfants, Annie 11 ans, Yvon 8 ans et Françoise
5 ans, dans la tranchée que nous avons rapidement creusée
les jours précédents, au fond de notre jardin.
Pendant une heure, nous entendons des sifflements d'obus au
dessus de nos têtes...
...
Puis, tout se calme et nous nous hasardons dehors, jusque sur la
route. Nous voyons un tank qui se dirige vers la route d'Argentan;
il s'arrête, braque son canon dans notre direction, puis vers
la tranchée creusée devant la Poste sur laquelle il
tire une rafale, la tourelle se lève : c'est l'Amérique.
Et tout de suite, la liesse dans le village. Tout le monde sort
et se groupe autour de ce premier char, que l'on acclame, et qui
est suivi par deux ou trois autres. Les enfants grimpent dessus,
les femmes apportent des fleurs et des rafraîchissements aux
soldats. On retrouve ses vieilles connaissances d'Anglais pour remercier
nos libérateurs, et leur dire notre peur passée et
notre joie. Ils distribuent à la cantonade bonbons, chocolats
et chewing-gums, produit encore inconnu des petits villageois, qui
l'avalent sans broncher malgré la consistance caoutchouteuse.
Les soldats prennent les plus petits dans leurs bras. Tout le monde
s'embrasse, on prend des photos et on commence à sortir des
drapeaux; mais un Américain nous invite à la prudence,
il est peut-être un peu trop tôt pour pavoiser. Cependant
nous vivons, sous un soleil éclatant, un après-midi
de pur bonheur, et de grande excitation pour les enfants, la guerre
est finie! A la tombée de la nuit, les Américains
remorquent la carcasse d'un camion brûlé jusqu'en face
de notre maison, située à moins de 100 mètres
de la place du village et du carrefour des deux routes; frontière
symbolique, nous sommes sur la ligne de front.
L'arrivée
des premiers tanks américains ( un Sherman et un M10) le 13
août 1944 sur la place du Bourg-Saint-Léonard.
(droits réservés)
Épisode
2 - Réfugiés dans la tranchée
Lundi
14 août 1944
Matinée paisible. A 13h30, une salve
d'obus déchire l'air, premier bombardement allemand.
Les enfants qui étaient dans le jardin se précipitent
dans la maison, sauf Yvon. Inquiétude et appels angoissés.
Le voilà enfin! Il avait eu le réflexe de se
coucher sous un arbre, il est très fier de son sang
froid et… d'être couvert de terre. Les obus sont
passés à 30 mètres de la maison. On va
chercher le médecin pour soigner une femme blessée
aux jambes. La laiterie du Bourg Saint-Léonard est
touchée au point vital : les machines. En fin d'après-midi,
nous comprenons que les Américains semblent craindre
une contre-attaque. Sur leurs conseils, nous jugeons plus
prudent de nous éloigner de la route et d'aller passer
la nuit dans la tranchée « modèle »
d'amis hospitaliers, à moins d'un kilomètre
dans la direction de Chambois, mais dans un champ en contre
bas, derrière le Château du Bourg. Les enfants
sont ravis de cet imprévu, les grandes personnes un
peu moins. Nuit calme. Les hommes dorment dehors par ce temps
magnifique, pour que les femmes et les enfants puissent s'allonger
dans la tranchée, où je ressens toute la nuit
une impression d'étouffement assez désagréable.
Mardi 15 août 1944
Journée toujours ensoleillée et calme, nous
retournons à la maison. Quelques renforts alliés
arrivent. Je suis passée « cantinière
» pour une petite compagnie d'Américains, et
leur lieutenant, des plus sympathique, bavarde en anglais
avec Pierre, mon mari...
...
Je leur fais des omelettes gigantesques qu'ils avalent avec un plaisir
manifeste. Les habitants de Silly, village situé à
2 kilomètres en direction d'Argentan, viennent voir «
nos Américains », car ils n'ont pas encore eu le plaisir
d'être délivrés. Nous sommes à la pointe
extrême de l'avance alliée. Vers 5 heures du soir,
un petit soldat que j'ai nourri à midi, m'amène un
brave homme qu'il a arrêté comme espion, on a bien
du mal à s'expliquer. Pierre n'est pas là pour exercer
ses talents d'interprète. Enfin j'arrive à me faire
comprendre et « l'espion », hilare et fulminant, avec
force gestes contre « les Boches » pour bien faire comprendre
ses sentiments, repart innocenté en ayant gagné une
cigarette. Autre incident beaucoup plus triste. Vers 19 heures,
règlement de comptes sommaire sur la place du Bourg, un homme
est abattu, coupable d'intelligence avec l'ennemi. C'est possible,
mais nous n'admettons pas cette justice expéditive. Nous
restons glacés toute la soirée. Vers 20h30, nous partons
à nouveau pour la nuit vers notre tranchée amie derrière
le Château. Les Américains nous font, cette fois-ci,
mille difficultés pour nous laisser passer. Ils posent des
mines anti-tank tous les cent mètres sur toute la largeur
de la route de Chambois, et à notre passage ils sont obligés
de les retirer. Nous passons quand même, espérant bien
que cette nuit sera la dernière sous terre. Mon fils Yvon
semble avoir un pressentiment, et insiste pour que son père
vienne avec nous dans la tranchée. Il s'y refuse de même
que notre hôte et son fils qui veulent coucher à nouveau
à la belle étoile.
Épisode
3 - Les Allemands reviennent !
Mercredi
16 août 1944
A 3 heures du matin, sifflement strident
au dessus de nos têtes, puis éclatement
tout proche. Tout comme des chats, les hommes n'ont
fait qu'un bond dans la tranchée. Une seconde
salve, encore plus proche de nous.
Nous prions avec ardeur. Troisième salve, épouvantable,
qui semble nous secouer dans la terre. Nous respirons
une forte odeur de poudre. Encore une, puis c'est le
silence. Mais ce crépitement, cette pluie à
grosses gouttes? Curieux, il ne pleuvait pas tout à
l'heure. Pierre se hasarde dehors et voit la ferme attenante
au Château, en flammes. Les tuiles tombent les
unes après les autres, explication de ce bruit
de pluie. Les Allemands ont peut-être voulu détruire
le stock de farine de la boulangerie installée
dans cette ferme. Pierre et nos amis vont sur place
et réussissent à sauver du feu un hangar,
tout le reste est en cendres. Le jour vient progressivement
et nous constatons le pilonnage de l'herbage. Tout autour
de nous, des trous d'obus; le plus proche à quatre
mètres, des éclats dans le tronc des marronniers
abritant notre tranchée, et plus loin, des vaches
tuées. A 10h, Pierre part au village me demandant
des rester avec les enfants près de cet abri.
Il revient une heure après. Avec les Américains,
le maire a essayé d'organiser l'évacuation
des habitants du village encore sur place ; impossible
d'utiliser les camions de la Laiterie, le personnel
est parti et ils ne marchent pas. Les chevaux ? Les
harnais ont été brûlés cette
nuit dans l'incendie de la ferme. Chacun est obligé
de se débrouiller par ses propres moyens...
...
Nous prenons congé de nos hôtes qui se préparent
à leur départ, et repartons vers notre maison
pour réunir quelques affaires. Nous n'y sommes pas
depuis dix minutes que le pilonnage de l'artillerie recommence.
Nous nous précipitons dans notre tranchée, où
nous retrouvons nos Américains de la veille, ils se
serrent pour nous faire de la place. L'un d'eux est muni d'un
téléphone et, à intervalles réguliers,
fait entendre des petits sifflements, signe probable de ralliement.
Un autre lit un magazine illustré américain,
où nous distinguons des caricatures de paysans normands.
Ils sont imperturbables malgré les salves qui se succèdent
sans interruption. Au bout d'une heure, deux des soldats s'en
vont; il ne reste plus que le téléphoniste et
le lecteur. Nous accueillons notre voisine, Madame A. venue,
à regret, se mettre à l'abri, et se résignant
enfin à abandonner sa raison de vivre : ses volailles.
Puis le téléphone est abandonné, le magazine
aussi et nous voilà seuls. Seuls avec ce téléphone
qui retentit sans cesse. Outre l'artillerie, on entend sans
répit crépiter les balles autour de nous. Le
Bourg est donc l'enjeu du combat. Notre tranchée est
bien mal placée, en bordure d'un chemin creux dit Chemin
des Vignes où les patrouilles américaines se
succèdent. Nous alternons réflexions et prières
ardentes; la tranchée est bien peu profonde, et le
bruit métallique des éclats tombant sur la tôle
qui la recouvre est bien désagréable. Et ce
vacarme assourdissant quasi continu!
L'arrivée des premiers tanks américains, le 13 août
1944, sur la place du Bourg-Saint-Léonard.
(droits réservés)
Épisode
4 - Sauvé par une enfant endormie
Mercredi
16 août 1944 (suite)
Combien nous aspirons au silence et
l'apprécions, dans les courts instants que nous
laisse le lourd martèlement des obus, auxquels
se mêlent maintenant la crécelle des mitrailleuses
et les pétarades des grenades. Et toujours l'appel
inlassable de ce téléphone placé
à l'entrée de notre tranchée. Maintenant
les coups de feu sont tout proches, on tire dans le
chemin. Nous crions « France, France » sans
arrêt, espérant nous faire entendre de
l'ami ou de l'ennemi qui monte dans le jardin par un
trou dans la haie. Soudain, face à nous, deux
Allemands revolver au poing. Ils voient le téléphone,
essaient de l'arracher et n'y réussissant pas,
le brisent. Ils s'en vont après nous avoir demandé
« Wasser ? »; nous leur indiquons la maison.
Pierre me dira plus tard le danger qu'il a été
conscient de courir quelques instants, avec ce téléphone
à ses pieds; Françoise, la petite blonde
de trois ans, endormie sur ses genoux, l'a sans doute
sauvé du soupçon et d'un geste fatal.
Les habits verts se succèdent, passent et repassent
devant nous, marquant bien leur emprise sur le village.
Tout est à recommencer ! 18h, 19h, à la
tombée de la nuit, il nous semble reconnaître
le bruit de la fusillade américaine très
fournie, et pratiquement ininterrompue. Nous avons appris,
dans cette longue après-midi d'angoisse, à
distinguer les différentes sonorités.
Tout semble à nouveau se passer tout près,
dans le Chemin des Vignes. Nos cris « France,
France » ne doivent certainement pas s'entendre
dans le vacarme du nettoyage systématique des
fossés et des buissons. Nous craignons le geste,
plus ou moins compréhensible, d'un soldat
qui,
pour assurer sa sécurité, lancerait une grenade
dans la tranchée. Crainte qui n’est, hélas,
que trop fondée, plusieurs habitants des environs trouveront
ainsi la mort.
Enfin, voici un premier Américain, puis d'autres, et
d'autres encore. Ils débouchent par ce même trou
de la haie, face à nous, souriants. Quelle satisfaction!
L'artillerie se calme, la nuit arrive. Nous décidons
d'aller dormir dans la maison de ma belle-mère, juste
en face de la nôtre; elle est un peu plus en retrait
de la route et, surtout, elle a l'avantage d'avoir une profonde
et grande cave. Mais est-elle encore debout ? Oui! Malgré
l'obus qui est y est entré et a fait s’effondrer
le deuxième étage. Nous sommes heureux de nous
y engouffrer et d'y rencontrer des Américains. Avec
Pierre, ils visitent chaque pièce, craignant des surprises.
Nous accueillons quelques personnes désemparées
ayant passé l'après-midi dans les champs, avec
deux enfants et une vieille maman impotente. Nous espérons
bien que ma belle-mère, mon beau-frère et Augustine,
leur fidèle employée, ont réussi à
se mettre à temps à l'abri dans la campagne.
La maison est traversée de part en part par une véritable
pluie. Le château d'eau se déverse depuis le
deuxième étage, dont les canalisations ont été
touchées, jusque dans la cave. Nous fermons l'arrivée
d'eau. Nuit bruyante, avec toujours cette artillerie au dessus
de nos têtes. Les points de chute semblent toutefois
s'éloigner vers la forêt de Gouffern, qui borde
l'arrière de la maison. Devrons-nous partir à
l'aube, maintenant que nous sommes à nouveau Américains?
Nous tournons et retournons ce dilemme sous toutes ses formes
et ne savons que décider.
Épisode
5 : « La guerre, j'en ai jusque
là »
Jeudi
17 août 1944
Cependant, avant l'aube, la bataille reprend et nous
impose son veto. Il serait fou de sortir avec ces tirs
incessants. Aussi installons-nous notre quartier de
famille sur un divan dans un angle de la cave, craignant
les balles qui pourraient être envoyées
par les soupiraux. Il est difficile de tenir les enfants
dans ce coin réduit où je réunis
toutes les petites têtes qui me sont chères.
Heureusement Madame A. nous a suivi et alimente la conversation
avec ses sujets favoris, les psaumes de David et le
Deutéronome alternant avec des lamentations au
sujet de ses volailles et lapins abandonnés,
ce qui amuse et distrait beaucoup les enfants. Nous
nous nourrissons frugalement des réserves que
nous avons pu trouver dans la cave, et nous avons heureusement
de l'eau potable que la bonne Augustine avait eu la
prévoyance de tirer. Deux heures de l'après-midi,
l'artillerie semble se calmer. Les enfants, contents
de quitter leur angle obscur et peu attrayant, se dérouillent
les jambes en arpentant la cave et amorcent des jeux
avec les deux autres enfants. Nous espérons que
c'est fini. Un bruit de ferraille vient hélas
nous désillusionner. Par un soupirail du côté
de la façade sur route de la maison, nous voyons
un tank. Quelle nationalité ? Devons-nous trembler
ou nous réjouir? Il avance lentement et, à
l'arrière, nous apercevons une croix gammée.
Un second tank le suit, nous sommes redevenus Allemands!
Pendant plusieurs heures, la bataille fait rage dans
le Bourg. Nous
avons réintégré notre coin et ne
bougeons pas de cet angle, craignant toujours le danger
du soupirail. A 16 heures, des
bruits
de bottes au dessus de nos têtes, on descend précipitamment
l'escalier, munitions et bouteille d'alcool en mains, un premier
Allemand débouche dans notre cave, essoufflé
comme une bête aux abois...
... Il s'effondre dans le fauteuil de Madame A., repartie
chez elle pour soigner ses poules; il a l'air égaré
et répète avec mépris et haine «
guerre, guerre » le seul mot qu'il connaisse, semble-t-il,
en français. Des camarades le suivent, ils se passent
les différentes bouteilles d'alcool, prises probablement
dans le buffet de la salle à manger, et parlent à
Pierre lui demandant quelques renseignements sur le passage
des Américains.
Ils sont de la Wehrmacht mais ils nous disent être encadrés
par des SS et tenir le Bourg avec de nombreux tanks. L'un
d'eux pense avec amertume que c'est aujourd'hui son anniversaire
de mariage : « un an! La guerre, j'en ai jusque là
», et le geste est éloquent. Puis il demande
à Pierre une cigarette américaine! Pierre lui
fait ce plaisir; ce sera peut-être la dernière.
Les soldats du Reich ne semblent pas pressés de retourner
au combat, dont nous percevons toujours les échos assez
bruyants. Mais par le soupirail, un SS les invite au départ,
ils s'en vont. D'autres les remplacent et les derniers arrivés,
des SS, aux regards qui me font peur demandent à Pierre
de les laisser passer la nuit avec nous. Ils commencent leur
installation. Pierre leur fait remarquer qu'il n'est pas correct
que des soldats armés restent avec des civils. Leur
chef ricane et, devant son obstination, Pierre lui dit notre
désir de partir. Il nous l'interdit, mais affolée
du danger que représente leur présence près
de nous, je prépare le départ. Inutile, tout
autour de la maison les chenillettes évoluent, l'encerclant
et nous font de l'ombre en se plaçant devant les soupiraux.
Épisode
6 : Le Normand et l'Alsacien
Jeudi
17 août 1944 (suite) Nous
redoutons un combat dans la cave, et nous préparons
le réduit à charbon pour un repli éventuel,
sans doute bien illusoire. Encore un bruit précipité
de bottes dans l'escalier et un soldat fait irruption
au milieu de ses camarades. Pierre comprend sa phrase,
libératrice pour nous : « les Américains
arrivent de tous côtés, nous sommes cernés,
il faut fuir ». J'entends encore le soupir de
ces hommes traqués, et vois leur geste de découragement;
ils rassemblent leurs armes, leurs chapelets de balles
et s'engouffrent dans l'escalier. Il nous semble que
nous sommes à jamais sauvés. Les chenillettes
s'ébranlent, s'éloignent. Quel soulagement!
Cependant la bataille se poursuit dans le Bourg. Nous
craignons pour Madame A. qui ne revient pas. La nuit
tombe. Reverrons-nous les Américains ce soir?
Encore un bruit de bottes au dessus de nos têtes
et toujours l'escalier, l'attrait de la cave. Ils sont
trois, trois Allemands beaucoup plus calmes que leurs
devanciers. Pierre leur demande comme aux autres de
ne pas rester avec nous ou alors de se constituer prisonniers.
Le plus jeune, au visage sympathique, lui répond
en pur français, c'est un Alsacien de Thann enrôlé
de force dans l'armée allemande (ceux qu’on
appelait les « Malgré nous »). Il
veut bien déposer les armes et se constituer
prisonnier. Mais il redoute, étant SS, la réaction
américaine. Nous le rassurons, lui résumant
les tracts lancés avant la bataille par les avions
alliés : promesse de travail en Angleterre, facilités
de correspondance avec les leurs. Il ne demande d'ailleurs
qu'à nous croire et parlemente
avec
ses deux camarades. Tous déposent leurs armes. Nous
les réconfortons, voici quatre jours qu'ils n'ont pas
mangé et ils viennent de perdre neuf des leurs au passage
d'un fossé.
Cernés de tous côtés, ils cherchaient
en vain une porte de sortie, se heurtant partout aux Américains.
Nous leur cédons une partie de la cave où ils
s'étendent, brisés, sur le lit de Madame A,
heureusement revenue. Soudain une énorme déflagration,
puis le feu, là, devant nous, tout près, éclairant
la fenêtre de l'escalier. C'est apparemment un tank
à l'extrémité de l'allée. Nos
prisonniers sortent pour éteindre le début d'incendie
du massif bordant la maison. « Le tank boche a été
atteint » nous dit le petit alsacien, le sourire aux
lèvres. 20 heures. Le calme se fait peu à peu.
Je pense au dîner, et monte au rez-de-chaussée
pour essayer de trouver quelque chose. On marche dans le hall.
Une fois de plus, je crie « France » craignant
toujours la surprise. Ce sont des Américains, mais
de très méchante humeur. La journée a
été dure pour eux. Pierre s'explique et leur
parle des prisonniers. Ils doutent, demandent des compléments
d'explication, enfin nous disent de faire monter les hommes
sans armes et les mains hautes. Nous les faisons monter. Les
enfants voient, bien jeunes, une reddition de prisonniers.
Ils sont fouillés, bousculés, questionnés.
Pierre sert d'interprète dans les deux langues, fait
valoir le titre d'alsacien de l'un d'eux et leur désir
de ne plus combattre. Il a droit à la reconnaissance
de ces trois hommes car son intervention leur a, nous l'espérons,
sauvé la vie. Ils sont emmenés. Avec plus d'appétit,
nous absorbons ce que mon modeste réchaud à
alcool a bien voulu nous faire cuire; puis nous nous étendons
comme nous pouvons, dans cette cave protectrice.
L'arrivée
des premiers tanks américains ( un tank Destroyer M10) le 13
août 1944 sur la place du Bourg-Saint-Léonard.
(droits réservés)
Épisode
7 : 500 mètres en une journée
Vendredi
18 août 1944 Trois
heures du matin. Une très forte déflagration
ébranle la maison. Puis un long silence, rien
d'autre. Nous en sommes très étonnés;
rien que des sifflements d'obus qui passent au dessus
de nous, dans la direction de villages plus éloignés.
Nous finissons par nous rendormir, et nous sommes réveillés
au petit jour par les bruits de pioches tout autour
de la maison. Les Américains creusent avec ardeur
de nombreux trous qu'ils camouflent après y avoir
placé des mitraillettes. Il faut donc encore
craindre quelque chose? Mais oui, ils attendent les
Allemands qui viennent d'Argentan, et nous donnent le
conseil de partir à l'opposé, vers le
Haras du Pin. Nous retournons donc dans notre maison,
en face, pour prendre l'essentiel. Nous regardons autour
de nous et constatons les désastres causé
par la bataille : murs éventrés et toitures
défoncées. Les maisons restées
debout portent des éclaboussures de balles ou
d'obus. Nous avons l'explication de notre peur nocturne
: un obus est encore entré dans la maison de
ma belle-mère, dans une chambre à l'est,
tir trop court des Américains. C'est un miracle
que le feu n'ait pas pris. Dans le champ derrière
la maison, une dizaine de casques américains,
dont certains percés de balles, nous font penser
avec tristesse aux pauvres garçons tombés
si loin de leurs foyers. Près de notre tranchée,
des lettres, des photos voisinent avec les munitions,
les armes, les capotes. Je recueille un livre de prières
me promettant de le faire parvenir à l'adresse
trouvée en première
page.
Partirons-nous? Cela nous effraie. Après avoir tant
supporté, faut-il
que nous nous hasardions sur la route avec cinq jeunes enfants
et cette femme invalide? Pierre croit plus sage de rester.
Il évalue les renforts alliés arrivés
pendant la nuit, et espère que les Allemands ne pourront
revenir une troisième fois.
...Vers 11h30, une salve d'artillerie nous fait regagner la
cave; puis les tirs s'espacent. Les Américains nous
annoncent tout joyeux qu'ils ont détruit ce canon posté
non loin du Bourg, nous nous inquiétons moins. Ce soir
là, vers 19 heures seulement, les Américains
arrivent au Château, ils ont mis vingt-quatre heures
pour faire les 500 mètres qui le sépare de la
place du Bourg, carrefour stratégique des deux routes. Samedi
19 août 1944 Un
hôpital de campagne s'installe au rez-de-chaussée
et dans le garage, où sont donnés les premiers
soins aux blessés des deux camps. Nous sommes heureux
de côtoyer les Américains, et de nous sentir
plus en sûreté près de la Croix-Rouge.
Les enfants bénéficient de leurs gâteries
généreuses. Endurcis par ces journées
d'angoisse intense, ils évoluent dans cet hôpital
de campagne et ne semblent pas, apparemment, trop impressionnés
par les morts que l'on dépose, par égard pour
les blessés, sur des civières à l'entrée
de la propriété; six cadavres y resteront quelques
jours. Nous apercevons « le mouchard », un avion
de renseignement qui a survolé le Bourg pendant toute
la bataille. Voici ma belle-mère, Augustine, mon beau-frère,
et des amis réfugiés à trois kilomètres
du Bourg dans une ferme.
Épisode
8 : La bataille est terminée
Epilogue
Dimanche
20 août 1944 Toujours
dans la cave, ne pouvant occuper les appartements pris
par la Croix-Rouge, nous y tenons salon, accueillant
avec joie les habitants du Bourg qui reviennent peu
à peu. Parmi eux, Madame la Baronne d'H., fille
et veuve d'officier, dont les récits nobles et
héroïques de 1870 et 1914 sont un digne
épilogue à cette semaine de bataille dans
un petit village de France. Le bilan est, hélas,
douloureux : une vingtaine de morts, plusieurs blessés
graves. Les tanks détruits jalonnent les routes
et les ruelles. Treize ont été immobilisés
sur la commune, dont cinq américains. Puis c'est
le défilé des prisonniers remontant de
Chambois, en camions et à pied. Ils sont très
nombreux, la poche de Falaise est enfin tombée.
C'est
ainsi que nous avons vécu, dans les coulisses de la
vie civile, ces durs combats liés aux efforts désespérés
des Allemands pour sortir de la poche et résister à
la poussée des troupes Alliées vers Paris. Nous
sommes extrêmement conscients de la chance que nous
avons eue d'en sortir indemnes. Nous étions dans un
guêpier et beaucoup de familles, dans des villages proches,
à Tournai ou à Saint-Lambert, notamment, ont
connu dans ces circonstances, nous l'avons su plus tard, des
drames atroces. Pour les soldats des deux côtés,
ce fut aussi une terrible épreuve, qui n'a jamais dû
s'effacer de la mémoire des survivants. Nous fûmes
heureux d'avoir, par la suite, des nouvelles amicales de notre
« prisonnier » alsacien, et de savoir qu'il s'en
était tiré vivant. Après un entraînement
en Ecosse, il a terminé la guerre sous l'uniforme français.
Une stèle a été érigée
sur la place du Bourg pour commémorer ces combats.
Elle se trouve tout à côté de l'Arbre
de la Liberté.